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19/06/2015 05:16 EDT | Actualisé 19/06/2016 01:12 EDT

Chantage nucléaire russe : risques et faux-semblants

A chaque aggravation des tensions, le président Vladimir Poutine brandit la menace nucléaire, une stratégie bien réglée d'intimidation de l'Occident qui masque un retard militaire de la Russie et peut toujours dégénérer si l'hystérie l'emporte.

Le maître du Kremlin s'était dit prêt à sortir l'arme nucléaire lors de l'annexion de la Crimée, va doter les forces stratégiques russes de 40 nouveaux missiles intercontinentaux d'ici la fin de l'année. Et promet régulièrement de planter des missiles de courte portée Iskander à Kaliningrad, aux portes de l'Union européenne.

"Chacun interprète de travers les intentions de l'autre, spécialement Moscou. Le danger est réel que la Russie réponde à une attaque qui n'existe que dans sa tête", estime Kadri Kiik, expert à l'European Council on Foreign Relations à Washington.

A peine dévoilés lundi dans le quotidien New York Times, les projets américains de stationnement de chars dans l'est de l'Europe ont conduit à l'annonce de mardi sur l'acquisition de 40 missiles qui a aussitôt semé l'émoi à l'Ouest.

"Injustifié et dangereux", a riposté le chef de l'Otan, Jens Stoltenberg. "Personne ne veut un retour à la Guerre froide", a renchéri le chef de la diplomatie américaine, John Kerry. Gare à "l'ecalade des mots puis des actes", a averti Berlin.

La posture martiale de Poutine n'annonce pourtant rien de nouveau, la Russie étant engagée depuis 15 ans dans une modernisation de ses forces nucléaires et ne violant en rien le traité START de réductions d'armements stratégiques.

Elle a acquis 38 missiles balistiques intercontinentaux en 2014, prévoit d'en acheter 40 cette année et d'en retirer parallèlement 72, trop vétustes, ce qui au final se traduira par une réduction de son arsenal terrestre (300 missiles environ), relève Igor Sutyagin, expert militaire sur la Russie au Royal United Services Institute (RUSI) de Londres.

L'armée russe disposait de 528 vecteurs nucléaires déployés (dans des silos, à bord de sous-marins ou bombardiers) fin 2014 contre 794 pour les Etats-Unis, selon les données échangées dans le cadre du nouvel accord START de 2010. Elle est donc déjà très en deçà de l'objectif fixé par START, qui prévoit d'abaisser les plafonds à 700 en 2018.

- Chiffon rouge -

Pourquoi alors tant de bruit du côté du Kremlin ? Pour mieux faire peur aux Occidentaux, les diviser et les dissuader de recourir à la force s'ils en étaient tentés alors que les tensions s'accumulent entre les deux camps, estime l'expert.

"Les seuls instruments de pouvoir de la Russie sont militaires et là encore, ce sont les +spetznaz+ (forces spéciales) et le nucléaire. Or vous ne menacez pas le monde avec des spetznaz. Il ne reste donc que le nucléaire", souligne Igor Sutyagin.

La Russie surfe aussi sur son statut de seule superpuissance nucléaire avec les Etats-Unis pour mieux dissimuler la faiblesse de ses forces conventionnelles.

Si le message se veut avant tout politique - "on a l'arme atomique, ne l'oubliez pas" -, le seul fait de menacer de l'utiliser est porteur de risques, concède M. Sutyagin.

Les intrusions récurrentes de bombardiers stratégiques et sous-marins nucléaires russes tout près des côtes de pays de l'Otan ou en mer Noire, au contact des forces "adverses", augmentent aussi le risque d'accidents.

"Personne ne veut cela au final. Les deux camps savent que s'ils en arrivent à une confrontation militaire, chacun détenant le feu nucléaire, les conséquences seront dramatiques pour tout le monde", note Jeffrey Mankoff, expert au Center for Strategic and International Studies à Washington.

En brandissant le chiffon rouge, Vladimir Poutine donne aussi raison à tous ceux qui, à Washington, s'accrochent à leurs vieux réflexes de la Guerre froide, au risque d'alimenter la course aux armements.

"Il fournit des arguments à ceux qui aux Etats-Unis plaident pour une modernisation plus rapide et plus ambitieuse de l'arsenal américain", note Camille Grand, directeur de la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS) à Paris.

Plus que la menace intercontinentale, assez improbable, ce sont les missiles de courte et moyenne portée (inférieure à 5.500 km) qui inquiètent les experts. Moscou est soupçonné d'avoir testé un missile de croisière en violation du traité FNI de 1987 qui interdit les armes nucléaires de portée intermédiaire en Europe.

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