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17/06/2015 00:45 EDT | Actualisé 16/06/2016 01:12 EDT

Les spécialistes s'inquiètent d'un mauvais usage de la fécondation in vitro

Le cas d'une Allemande de 65 ans, mère de 13 enfants qui a accouché fin mai de quadruplés, inquiète des spécialistes de la fertilité, qui mettent en garde contre une utilisation abusive des techniques de fécondation in vitro.

Annegret Raunigk avait donné naissance à Berlin à trois garçons et une fille, grands prématurés, pesant seulement de 655 g à 960 g, après avoir subi une fécondation in vitro en Ukraine de deux donneurs anonymes.

"Le problème principal, indépendamment de l'âge de la mère, c'est le transfert de multiples embryons", estime le docteur Adam Balen, interrogé à Lisbonne en marge d'une conférence de la Société européenne de reproduction humaine et d'embryologie (Eshre).

"Les grossesses multiples sont dangereuses pour la mère et encore plus pour les bébés", assène le président de la société britannique de fertilité, expliquant qu'avec les technologies modernes et un embryon de qualité, un seul transfert est suffisant.

Les risques sont nombreux: naissances prématurées, poids plus faible ou encore retard cognitif.

"Est-ce que la société peut se permettre d'engager sa responsabilité en aidant à la naissance d'enfants qui n'auront pas un aussi bon départ dans la vie que d'autres?", s'interroge le docteur Françoise Shenfield, de l'University College de Londres, spécialiste de reproduction humaine et de bioéthique.

Depuis quelques années, plusieurs pays tentent de réduire le nombre de grossesses multiples. C'est le cas en France, où l'Agence de la Biomédecine a émis des recommandations en ce sens, ou encore au Royaume-Uni et aux Etats-Unis.

- Grossesses tardives -

Après l'accouchement des quadruplés de Berlin, la Société allemande de médecine reproductive s'était démarquée d'une "procédure extrêmement discutable", qui avait également relancé le débat sur les grossesses tardives.

Les spécialistes discutent régulièrement d'un âge limite pour la procréation médicalement assistée, qui pourrait se situer autour de 50 ans, proche de l'âge moyen de la ménopause.

Selon le docteur Balen, cette limitation est nécessaire d'un point de vue médical, mais d'un point de vue éthique "on pourrait considérer qu'une femme de 65 ans a encore 20 ans devant elle, et qu'elle peut voir grandir ses enfants jusqu'à l'âge adulte".

"Nous traitons des femmes plus jeunes, qui sont en fauteuil roulant, qui peuvent avoir des difficultés à s'occuper de l'enfant mais qui ont un fort soutien familial. Nous nous occupons aussi de femmes qui ont des maladies potentiellement mortelles", raconte le médecin, ajoutant que chaque demande est étudiée au cas par cas.

"Un des problèmes des pays développés, c'est que les femmes retardent le moment où elle fondent une famille, jusqu'à ce qu'elles soient plus âgées et moins fertiles", analyse le praticien, critiquant vertement les médecins qui exploitent ce phénomène.

- 'Business' de la fertilité -

"Certaines cliniques font de la publicité, expliquant que les patients peuvent voyager et avoir des traitements moins chers. Mais le résultat, ce sont des cas qui sont un désastre", comme celui du mois dernier. "Et quelque part, quelqu'un se fait beaucoup d'argent", dénonce-t-il.

Pour cet expert, tous les pays devraient financer les traitements de fertilité pour qu'il n'y ait "plus besoin de ce +business+".

"C'est le genre d'histoires qui fait les gros titres et représente notre spécialité aux yeux du monde entier", déplore aussi Françoise Shenfield.

Selon elle, il est impossible de réglementer la procréation médicalement assistée dans le monde entier. Mais la clinicienne a participé à la rédaction d'un guide de bonnes pratiques pour limiter le nombre d'embryons transférés.

Elle critique aussi le rôle des agences intermédiaires entre donneurs et receveurs d'ovocytes, "qui se font de l'argent sur le dos des patients en prenant un pourcentage sur le prix de la clinique".

Comme toutes les technologies, la procréation médicalement assistée "peut être utilisée à bon ou mauvais escient". Et, ajoute le docteur Shenfield, "le nombre de grossesses multiples décroit dans le monde entier, ce qui signifie quand même qu'il y a plus de responsabilité".

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