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17/06/2015 09:00 EDT | Actualisé 17/06/2016 01:12 EDT

La Turquie s'inquiète de la montée des forces kurdes en Syrie

A contre-courant de l'euphorie occidentale provoquée par la prise de la ville syrienne de Tall Abyad au groupe État islamique (EI), la Turquie s'inquiète de la progression des forces kurdes, accusées de vouloir installer un bastion autonome à sa frontière.

Après Kobané, plus à l'ouest, en janvier, les combattants des Unités de protection du peuple (YPG), soutenus par les frappes aériennes internationales, ont infligé mardi une nouvelle défaite cinglante aux jihadistes de l'EI en les repoussant hors de Tall Abyad, qu'ils occupaient depuis près d'un an.

S'il a récemment durci le ton à l'endroit du groupe radical, le gouvernement islamo-conservateur d'Ankara a ouvertement manifesté son hostilité envers les Kurdes.

Le président Recep Tayyip Erdogan s'est dit troublé par l'avancée des forces kurdes à sa porte, assimilée à la "création d'une structure qui menace (nos) frontières".

Dans la foulée, son vice-Premier ministre Bülent Arinç a accusé les Kurdes de mener une campagne de "purification ethnique" contre les autres populations de Tall Abyad, en majorité arabes, et de vouloir y créer une région autonome qui irait de l'Irak jusqu'à Kobané, dans la province syrienne d'Alep à l'ouest.

Les YPG ont immédiatement riposté aux accusations turques, qualifiées de "diffamation". "Nous répétons clairement que les YPG défendent l'unité syrienne et non pas sa dissolution", a assuré le mouvement dans une déclaration.

Contrairement à ses rapports avec la province autonome du Kurdistan irakien, les relations entre la Turquie et les Kurdes de Syrie sont mauvaises.

Ankara dénonce régulièrement les liens de leur principal mouvement, le Parti de l'union démocratique (PYD) avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui mène depuis 1984 une guérilla meurtrière. Et s'inquiète des risques pour son territoire, peuplé de 15 millions de Kurdes, de la création d'une région autonome à sa frontière sud.

Dans la ligne des propos de M. Arinç, un responsable turc a affirmé que le PYD conservait des liens étroits avec le PKK et menait une politique "systématique et planifiée" visant à changer la composition démographique des régions dont il a pris le contrôle.

- Contamination -

"Les Arabes et les Turkmènes, mais aussi les Kurdes qui ne sont pas liés au PYD, en sont exclus", assure-t-il à l'AFP sous couvert de l'anonymat. "Le PYD n'autorise même pas les autres factions kurdes sympathisantes à survivre. Ceux qui ne le suivent pas sont expulsés en Turquie", accuse ce responsable, ajoutant: "nous n'allons pas laisser faire ça".

Ankara estime ainsi que les 23.000 réfugiés accueillis sur son sol depuis début juin sont majoritairement arabes ou turkmènes, et non pas kurdes.

La présence kurde dans le nord de la Syrie alarme ouvertement la Turquie depuis 2012. Cette année-là, le président syrien Bachar al-Assad avait retiré ses troupes des zones de peuplement kurde pour confier la sécurité de ce territoire aux milices kurdes.

Le gouvernement de M. Erdogan avait engagé à la fin de cette même année des pourparlers de paix avec le PKK, toujours inaboutis. Le chef du PYD a même été reçu officiellement à Ankara dans le cadre de ses discussions avec l'opposition au régime de Damas.

Mais sa défiance envers les Kurdes de Syrie n'a pas changé. Elle a même éclaté au grand jour pendant la bataille de Kobané à partir de l'automne 2014. Son refus de venir en aide aux forces kurdes assiégées par les jihadistes de l'EI lui a valu les critiques du monde entier et provoqué des émeutes meurtrières dans le sud-est de la Turquie.

Le patron du PYD, Salih Muslim, a tenté de rassurer Ankara sur ses intentions en affirmant que ses troupes quitteraient Tall Abyad sitôt l'ordre et la sécurité restaurés.

"La Turquie ne doit pas s'inquiéter", a-t-il plaidé dans un entretien publié mercredi par le quotidien turc Hürriyet. "Les deux côtés de la frontière sont habités par notre peuple. Comment pourrait-on être hostile à notre propre peuple?", a-t-il demandé.

Expert au centre d'études Tepav d'Ankara, Nihat Ali Özcan interprète d'abord les ambitions kurdes dans le nord de la Syrie comme "une revanche contre la politique d'arabisation du régime syrien dans les années 1960".

Mais il n'en cache pas les dangers pour Ankara. "Ce qui se passe avec l'EI cache un conflit ethnique qui risque de déborder en Turquie", conclut M. Özcan.

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