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06/06/2015 08:25 EDT | Actualisé 06/06/2015 08:30 EDT

Une pépinière de jeunes djihadistes à Montréal?

PC

Depuis le mois de janvier, 19 jeunes de la région de Montréal sont soupçonnés de vouloir rejoindre le djihad. Forment-ils un réseau? Fréquentaient-ils les mêmes établissements? Voici ce que nous avons trouvé.

Un reportage de Karine Bastien et de Patrick Martin-Ménard

Nous avons scruté les profils de chacun sur les réseaux sociaux et sur les forums Internet. Nous avons aussi parlé avec certains de leurs proches. Toutes ces informations nous ont permis d'établir de nombreux liens entre eux et de comprendre qui ils sont. Pour éviter de stigmatiser ces jeunes et leurs familles, nous avons décidé de ne pas divulguer leurs noms, sauf pour les deux qui ont été formellement accusés.

On trouve quatre couples parmi le groupe. Sur les 19 jeunes, 11 fréquentaient le Collège de Maisonneuve. Près de la moitié, soit 8 sur 19, ont eu des liens avec le Centre communautaire islamique de l'Est (CCIE), fondé et présidé par Adil Charkaoui.

Pour voir le graphique, cliquez ici.

CEUX QUI SONT PARTIS

Deux couples

Il y avait deux couples d'amoureux dans le groupe parti en Turquie le 16 janvier 2015 (nos 1-2 et 3-4 sur le graphique). Ils avaient des liens entre eux, et beaucoup de points communs.

Tous les quatre avaient 19 ans et étudiaient en sciences de la nature, profil santé, au Collège de Maisonneuve.

Les deux garçons (nos 1 et 4) étaient proches l'un de l'autre : ils sont allés à la même école secondaire, Georges-Vanier, ils communiquaient sur les réseaux sociaux et se sont inscrits tous les deux sur Facebook à des activités du centre d'Adil Charkaoui.

Les deux jeunes filles (nos 2 et 3) étaient considérées comme des élèves modèles et partageaient le même casier au Collège de Maisonneuve.

Le père du no 1 affirme que son fils aîné n'était pas très pratiquant et qu'il n'avait pas montré de signes de radicalisation. Il nous a confié qu'il est un autre homme depuis que son fils est parti, et que même sa famille en Tunisie n'est pas au courant.

« Moi, j'ai perdu mon fils. Il a été manipulé, je ne sais pas quoi, pour dire vite les choses. J'ai perdu mon fils. Je ne sais pas ce qui va se passer. Je suis dans l'enfer depuis qu'il est parti. »

— Le père du jeune no 1

Le jeune no 4 avait plusieurs liens Facebook, entre autres avec El Mahdi Jamali, arrêté et accusé de terrorisme le mois dernier, et avec un des dix jeunes arrêtés à la mi-mai. En tout, il a été en contact par réseaux sociaux avec 6 des 19 jeunes.

Ce jeune homme semble accorder une grande importance à la religion.

En 2014, il affiche un côté plus radical. Il partage alors sur Facebook un lien provenant d'un forum qui appuie le djihad armé. Il commente aussi plusieurs publications reliées au groupe armé État islamique (EI). Il critique les propos d'un imam modéré condamnant le djihad en Syrie. Et il invite les abonnés à son compte Twitter à prier pour l'EI.

Depuis son départ, il a donné des nouvelles à ses proches, notamment en utilisant les réseaux sociaux.

Quant aux deux jeunes filles, elles paraissent plus discrètes sur les réseaux sociaux. Elles étaient amies sur Facebook, et la no 3 avait un lien Facebook avec son amoureux. L'une d'elles (no 2) vivait à Laval. L'autre (no 3) est allée à l'École secondaire Henri-Bourassa, comme un autre des jeunes qui ont pris le même avion.

Jeune no 5

Ce garçon de 18 ans a quitté le Québec le 16 janvier pour la Turquie. Voici ce que l'un de ses parents nous a dit après son départ : « Mon fils n'a pas changé de comportement, n'était pas retiré dans sa chambre. ll parlait, mangeait avec nous, riait avec ses frères. »

Le jour de son départ, il a publié sur Twitter qu'il venait de recevoir son diplôme de l'École secondaire Henri-Bourassa, et que sa mère était contente. Il fréquentait depuis peu le Collège de Maisonneuve. Il a fait croire à ses parents qu'il allait dormir chez son meilleur ami, mais il est plutôt parti à l'aéroport Montréal-Trudeau.

À l'été 2012, le jeune homme se crée des comptes sur deux forums militaires, dont un qui porte spécialement sur les forces armées des pays du Maghreb. En 2013, l'adolescent se questionne sur ses impulsions, sur un forum de psychologie. Il dit n'avoir aucune limite morale, qu'il désire faire du mal à plusieurs personnes et que ses pensées sont incontrôlables.

En novembre 2014, on apprend, toujours sur les réseaux sociaux, que des extrémistes ont tenté de le recruter et qu'il s'oppose au djihad.

« Soyez vigilants face à la propagande extrémiste! Ils essaient de vous faire tuer des musulmans... comme ils ont essayé de m'embarquer dans leur projet. »

— Commentaire du no 5 publié sur le web

Une douzaine de jours avant de partir en Turquie, il raconte sur Twitter avoir regardé des vidéos sur le califat du groupe armé État islamique. Il dit qu'il n'est pas impressionné par ces vidéos. Il est sceptique. Selon lui, l'EI essaie de convaincre la population qu'il représente la bonne voie de l'islam. Le jeune homme ajoute que la meilleure façon de combattre l'extrémisme, c'est d'apprendre l'islam véritable.

Au même moment, il fréquentait l'École des compagnons pour apprendre l'arabe. Ces cours étaient donnés par le Centre communautaire islamique de l'Est. Le CCIE louait des locaux au Collège de Maisonneuve.

En mars dernier, son père témoignait : « Mon fils est maintenant dans une boucherie, une véritable boucherie. Ce n'est pas juste l'inquiétude; on est envahis complètement. On est déboussolés. On ne mange pas, on ne dort pas. Notre vie a basculé dans l'horreur. »

« On se voit comme des parents de terroristes. [...] On est là et on vous a créé d'autres problèmes, à la société canadienne. »

— Le père du no 5

À ce jour, ses parents n'ont toujours pas eu de ses nouvelles.

Jeune no 6

Il a 19 ans et a pris l'avion seul à l'aéroport Montréal-Trudeau le 15 janvier 2015, un jour avant les autres. Avant de partir, il a communiqué par Facebook avec au moins un des six jeunes qui allaient partir le lendemain et un de ceux qui ont été arrêtés en mai à Montréal.

Selon nos recherches, ce jeune homme était un musulman pratiquant. Il a créé au moins un groupe Facebook sur l'islam. On trouve aussi plusieurs vidéos en ligne où il faisait l'appel à la prière dans différentes mosquées de Montréal ainsi que sur le mont Royal.

Il a également participé à plusieurs activités religieuses organisées par le CCIE. On le voit militer aux côtés d'Adil Charkaoui lors d'une manifestation contre la charte des valeurs en septembre 2013. Le jeune homme était alors bénévole pour le Collectif québécois contre l'islamophobie, dirigé par Charkaoui.

Quelque temps après son départ, le jeune homme a changé son nom Facebook pour un nom de guerrier du groupe armé État islamique.

Depuis, il a donné des nouvelles à des proches, notamment par les réseaux sociaux.

Jeune no 7

Nous n'avons pas pu établir de liens entre ce jeune homme et les autres. L'étudiant de 29 ans de l'École polytechnique de l'Université de Montréal est parti seul le 18 janvier vers la Turquie.

Il n'est pas très présent sur les réseaux sociaux. Selon sa famille, il n'était pas musulman pratiquant. Il avait ouvertement dénoncé les attentats de Charlie Hebdo, et il était contre les djihadistes.

« Ils ont pris mon fils! Je les déteste, on est malheureux. Ils lui ont fait un trou dans la tête, ils lui ont lavé le cerveau », nous a confié sa mère, que nous avons rencontrée dans l'appartement du jeune homme, le 27 février dernier.

« J'ai de la peine; pas parce que j'imagine qu'il faisait le djihad, mais parce qu'il me manque. Je ne suis pas inquiet qu'il fasse le djihad. C'est mon frère. Cette hypothèse qu'il fasse le djihad n'existe pas dans ma tête. »

— Le frère du no 7

JEUNE COUPLE ARRÊTÉ

El Mahdi Jamali (no 8) et Sabrine Djermane (no 9) ont été arrêtés le 14 avril 2015. Ils sont accusés d'avoir tenté de quitter le Canada en vue de commettre un acte terroriste à l'étranger, d'avoir possédé une substance explosive dans un but criminel, d'avoir facilité un acte terroriste, et d'avoir commis un acte au profit ou sous la direction d'un groupe terroriste. Ils ont plaidé non coupables.

Ils fréquentaient le Collège de Maisonneuve. Ils avaient loué un logement en mars dernier près de leur cégep. Le couple et deux autres jeunes partis en janvier vers la Turquie ont fréquenté l'École secondaire Georges-Vanier.

La jeune femme de 19 ans étudiait en soins infirmiers. Très peu active sur les réseaux sociaux, Sabrine Djermane possède un compte Facebook sous un faux nom.

Quant à El Mahdi Jamali, 18 ans, il étudiait en science de la nature, profil sciences pures et appliquées. Les policiers ont saisi chez ses parents du matériel pouvant servir à fabriquer un engin explosif artisanal : un autocuiseur, des clous et du sucre. Toutefois, il manquait des éléments pour concevoir une bombe.

Le jeune homme a deux comptes Facebook, dont un sous un faux nom. Il s'est inscrit sur Facebook à des activités au centre de Charkaoui, comme sept autres jeunes soupçonnés de vouloir rejoindre le djihad.

GROUPE DES 10 ARRÊTÉS EN MAI

Tous ont été arrêtés à l'aéroport Montréal-Trudeau à la mi-mai par l'équipe intégrée de la sécurité nationale, sauf le no 19, qui a été appréhendé chez lui. Ils ne font face à aucune accusation pour le moment. Leurs passeports ont été confisqués et ils ont tous été relâchés.

Un autre couple

L'étudiante et son copain (nos 10 et 11), tous deux âgés de 19 ans, fréquentaient le Collège de Maisonneuve. On apprend sur leurs comptes Facebook respectifs qu'ils étaient tous les deux inscrits au centre d'Adil Charkaoui.

La jeune femme étudiait en sciences humaines. Le jeune homme étudiait en techniques administratives. Il a fréquenté l'École secondaire Henri-Bourassa, comme deux autres jeunes partis à la mi-janvier pour la Turquie.

Jeune no 12

Cette jeune femme, tout comme la no 10, étudiait au Collège de Maisonneuve en sciences humaines.

Jeune no 13

Cette fille de 18 ans étudiait au Collège de Maisonneuve en sciences de la nature, profil santé, comme quatre autres jeunes soupçonnés de vouloir rejoindre le djihad.

Jeunes nos 14, 15, 16, 17 et 18

Tout ce qu'on sait sur ces jeunes, c'est que leurs passeports ont été saisis et qu'ils ont retrouvé la liberté.

Jeune no 19

Ce garçon de 17 ans a été arrêté le 15 mai chez lui, à Saint-Léonard. Il a été longuement interrogé, puis relâché. La GRC a saisi à son domicile du matériel informatique. Selon une source, il fréquentait le centre d'Adil Charkaoui.

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