DIVERTISSEMENT
03/06/2015 04:37 EDT | Actualisé 03/06/2015 08:59 EDT

«La bête à sa mère»: 1er roman puissant de David Goudreault (ENTREVUE)

JFDupuis

Il enchaîne les mensonges, tue des animaux pour se divertir, remplit son estomac d’amphétamines, vole ceux qui osent lui prêter main-forte, consomme de la pornographie comme de l’eau, manipule et harcèle avec une aura sexiste, raciste et homophobe. Ironiquement, ce jeune homme sans nom, qui mériterait de lire «p’tit Christ» sur son baptistère, arrive à se montrer attachant. Un tour de force signé David Goudreault, qui publie un premier roman percutant, à l’écriture imagée, ciselée et rythmée, qu’on n’est pas prêt d’oublier.

Premier Québécois à remporter la Coupe du monde de slam de poésie à Paris, en 2011, le Sherbrookois de 34 ans partage son quotidien entre son amour des mots et sa profession de travailleur social. Médaillé de l’Assemblée nationale pour ses réalisations artistiques et son implication (il anime des ateliers de création au Québec et en Europe), Goudreault possède un je-ne-sais-quoi d’humanité exacerbée qui se révèle à travers son personnage principal, un adulescent plus grand que nature.

«Je voulais inventer un personnage détestable dans ses agissements, mais en donnant assez d’explications pour qu’on ne puisse pas le condamner complètement, dit-il. Tout au long du roman, je relève un défi de funambule : je prends un criminel minable, qu’on retrouve dans les faits divers des journaux de partout sur la planète, mais sans l’excuser.»

Grandissant avec un père absent et une mère « qui se suicidait souvent », son narrateur évolue en dépit de son «arbre généalogique brisé». «Je crois que le fait qu’il soit sans attache lui apporte une liberté très intéressante, pour le meilleur et pour le pire. C’est un énorme danger de n’avoir personne pour t’orienter ou pour te rattraper quand tu tombes. C’est un loose cannon solitaire, en perte de repères, qui tire dans tous les sens.»

Abonné aux familles d’accueil pendant des années, il comprend très vite les mécaniques internes du système. « À force d’être barouetté par les services sociaux, il apprend à parler leur langage et à les manipuler. Quand il se fait prendre avec d’autres jeunes, après avoir donné de la dope à un chien, il prend le blâme en prétendant se sacrifier pour les deux autres, alors qu’il a seulement envie de changer de famille. »

Extrait du roman:

«La femme était maquillée comme un manchot saoul tombé sur un paquet de crayons-feutre. Du rouge à lèvres s’étendait jusqu’aux joues sur un visage blanchi à la poudre. Batman y aurait reconnu son pire ennemi. Pauvre mamie, ses heures de beauté étaient loin derrière elle. Dans le même coin que sa dextérité.»

Plus tard, il falsifie son identité et ses compétences, afin d’occuper un poste à la Société PROTECTRICE des animaux, où il recueille les bêtes qui ont subi le même sort que lui : l’abandon. Obligé de côtoyer le public durant ses quarts de travail, il ne se gêne pas pour juger leurs agissements, la qualité de leur français et leur niveau d’éducation.

«Il rabaisse les autres pour se valoriser, alors qu’on voit bien avec ses réflexions et ses comportements qu’il ne l’a juste pas. Il est con, mais personne ne lui dit. Même s’il lit beaucoup, il est dysphasique et n’en comprend pas la moitié.»

Malgré sa façon de citer Marx, Orwell, Coluche, Shakespeare ou Platon, il démontre que la littérature n’a pas toujours l’effet d’une bouée de sauvetage sur les êtres à la dérive. «On entend beaucoup ce discours sur la résilience à travers la lecture, comme ça a été le cas pour moi, mais je voulais un personnage que la littérature enfonce. Il se sert de sa culture négativement pour se distancer de la plèbe, alors qu’il en fait partie.»

Le jeune homme refuse de payer ses dettes et rejette le monde du travail aussi longtemps que possible, parce que l’idée de rentrer dans les rangs de la société représente pour lui un échec. «Il se valorise dans la criminalité, renchérit Goudreault. En travaillant pour un Centre d’aide aux victimes d’actes criminels, j’ai côtoyé plusieurs petits bums comme lui, qui sont fiers de vivre en marge et qui veulent plus ou moins s’en sortir.»

Son personnage prend plaisir à déjouer les règles, affirmant qu’en «s’amochant lui-même, il amoche les services sociaux». «Il refuse d’être une statistique positive du système québécois. C’est comme s’il boudait la société en disant “vous n’avez pas voulu de moi et vous ne voulez pas me faciliter la vie, ben mangez de la marde”.»

Un rapport tordu avec la réalité qui découle en partie de l’absence d’une mère, qu’il tente de retrouver par tous les moyens. «La famille, c’est une micro société où on apprend tout : les attaches comme les blessures qui guérissent, ou pas. Tout part de sa vie familiale trouble. Il idéalise sa mère, qu’il croit avoir retrouvée, comme il s’idéalise lui-même, parce qu’on ne peut qu’idéaliser que ce qui est absent…»

Le roman La bête à sa mère est présentement en librairies.

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