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31/05/2015 02:54 EDT | Actualisé 31/05/2016 01:12 EDT

"Vive l'Empereur", "vive Hollande": Waterloo revisité

L'escouade de la Grande Armée napoléonienne gravit en haletant le chemin creux qui mène à Stoney Hill Wood, un bosquet de hêtres choisi pour tendre une embuscade aux "tuniques rouges" du général Wellington: le sapeur Brian Bullock sait qu'il va mourir ce week-end. Et plutôt deux fois qu'une.

"Vive l'Empereur" s'époumonent en français les pseudo grognards en marche vers un funeste destin. "Vive Hollande" ose un petit plaisantin, aussitôt rappelé à l'ordre. C'est qu'on ne badine pas avec le réalisme historique dans les rangs des figurants en pleine manoeuvre sur les terres de Bury St Edmunds. Au fin fond du Suffolk anglais.

En contrebas, non loin d'un petit pont de pierre stratégique, deux soldats français en redingote grise gisent à plat dos, comme morts. Immobiles dans l'herbe grasse depuis une heure. Au risque d'attraper un coup de soleil.

Ils font partie des 300 figurants britanniques qui s'entraînent ce jour-là en vue de la grandiose reconstitution de la bataille de Waterloo, prévue le 18 juin dans la morne plaine bruxelloise, à l'occasion du bicentenaire de l'événement.

Aujourd'hui, exceptionnellement, Brian Bullock est français. Il exhibe fièrement son ample tablier en buffle blanc façon Légionnaire, son sabre-scie et la lourde hache qui pend à sa ceinture.

Dans le civil, l'impressionnant gaillard de 61 ans à la barbe poivre et sel fournie est employé d'un hopital psychiatrique. Il arbore un bonnet noir en poil d'ours couronné d'un plumet rouge. Sa poigne enserre un lourd mousquet Charleville, modèle 1777 modifié.

Egalement français d'un jour, Paul Wisken, 60 ans, informaticien à la retraite, raconte ses réincarnations successives à l'AFP, sanglé dans sa vareuse de toile bleue: "J'ai été simple soldat, général, j'ai incarné le duc de Malborough , aujourd'hui je suis caporal au 45ème de ligne", une unité napoléonienne d'élite.

- Un saut dans le temps -

"C'est un hobby qui revient cher. Il faut compter 1.300 à 1.500 euros pour habiller et équiper un simple soldat. J'ai déboursé 600 euros pour un bicorne de général", dit-il en évoquant la garde-robe qui monopolise la chambre d'ami de son pavillon.

Heureusement, les promotions sur les shakos, sabres et fusils sont légion sur internet.

"Quand vous avez un job stressant, c'est un excellent moyen de laisser derrière vous le XXIème siècle. Vous devenez quelqu'un d'autre, le temps d'un week-end", poursuit Wisken. Et d'évoquer la fraternité d'armes: "L'homme que vous avez abattu sur le champ de bataille, vous pouvez lui payer une bière dans la soirée".

On s'y croirait aussi dans le camp des tuniques écarlates du général Wellington, le vainqueur de Napoléon à Waterloo.

"Pas Monsieur, Sergent", corrige Steven Hars, qui vient de beugler avec conviction ses ordres : "A gauche, gau-au-che! Présentez, armes!" L'imprimeur aux lunettes rondes cerclées de métal raconte avoir commencé par peindre des petits soldats de plomb avant d'avoir "la révélation" de sa vie lors de la projection du péplum italo-soviétique "Waterloo", en 1970.

"Il s'agit de faire vivre l'histoire tellement maltraitée à l'école", explique-t-il. Un récent sondage a révélé l'ampleur de la tâche: 14% des Britanniques croient savoir que l'Empereur des Français a triomphé à Waterloo.

Le général en chef Michael Haynes - 46 ans, comme Wellington et Napoléon le jour de LA bataille", précise-t-il fièrement - commande le camp de toile où cohabitent les Français, Anglais, Allemands, Prussiens.

Il vient de briefer sous sa tente les chefs de sections. Les montres à gousset ont été synchronisées, les télescopes et sextants distribués.

"En uniforme, au milieu du champ de bataille, vous ressentez soudain la chaleur, la poussière, l'odeur de la poudre noire", s'enflamme celui dont le métier consiste à diriger des acteurs. "La mort, on la répète. Bang, elle frappe, et des gens tombent, ils se jettent au sol, sont blessés et hurlent".

"Je vais mourir plusieurs fois", confirme Rory Butcher, étudiant en histoire de 18 ans, sanglé dans sa vareuse du 44e east Essex, tandis que son voisin murmure "à la guerre, il n'y a rien de romantique".

- Réincarnation -

George Kypros, qui porte fièrement le kilt, revit en "Black Watch" du 42e régiment d'infanterie. Il est venu spécialement d'Australie. "C'est un uniforme tout ce qu'il y a de plus vrai, pas un costume", insiste-t-il. Son discours est grave quand il évoque "ses" campagnes. "A Waterloo, nous avons subi des pertes effroyables. Les dragons de la cavalerie française nous ont taillés en pièces".

Dans une verte prairie avoisinante où est déployée l'armée des alliés commandée par Wellington, les fusils Brown Bell à silex capables de tirer quatre coups à la minute crépitent. Le canon gronde. Les clairons et tambours marquent la charge. Les moutons prennent le large.

La petite troupe sera fin prête pour grossir les rangs des quelque 5.000 figurants attendus à Waterloo.

dh/pn/cmr