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13/05/2015 00:45 EDT | Actualisé 12/05/2016 01:12 EDT

En Thaïlande, la répression meurtrière de 2010, épine dans le pied des militaires

Cinq ans tout juste après la répression meurtrière de manifestations pro-démocratiques en plein Bangkok, drame qui reste au coeur du blocage politique en Thaïlande, les familles des victimes dénoncent l'impunité des militaires, de retour au pouvoir depuis le coup d'Etat de mai 2014.

Nongnai se souvient comme si c'était hier des dernières minutes de la vie de son frère cadet, le 19 mai 2010.

Cette enseignante de 38 ans, qui a demandé à l'AFP d'utiliser un pseudonyme par crainte de représailles, était au travail quand son téléphone a sonné.

L'appel provenait du téléphone de son frère, Attachai Anchalee, jeune diplômé en droit de 28 ans, amateur de guitare. A l'autre bout de la ligne, une amie de ce dernier lui annonce alors qu'il vient d'être touché en pleine poitrine par une balle tirée par un soldat.

"Je suis restée au téléphone pendant dix minutes... jusqu'à ce que mon frère meurt", raconte-t-elle à l'AFP, cinq ans plus tard, dans sa maison de la banlieue nord de Bangkok. Dix minutes pendant lesquelles elle a suivi les efforts désespérés des secouristes pour endiguer l'hémorragie.

Attachai est l'un des quelque 90 morts de la répression des manifestations du printemps 2010 contre le gouvernement conservateur de l'époque, soutenu par l'armée, conclusion d'années de tensions politiques.

Lui était un partisan du gouvernement démocratiquement élu de Thaksin Shinawatra, chassé par un coup d'Etat militaire en 2006. L'histoire depuis ne cesse de se répéter, la soeur de Thaksin, Yingluck, ayant fait les frais de mois de manifestations suivi par un coup d'Etat le 22 mai dernier.

La répression de mai 2010 contre ce puissant mouvement pro-Thaksin des Chemises rouges reste comme l'épisode le plus sanglant de la dernière décennie en Thaïlande: des soldats dans des véhicules blindés affrontant des manifestants et laissant les rues jonchées de cadavres et une partie de la capitale en flammes. Au final, des dizaines de civils tués, des militaires, deux journalistes et deux secouristes. Et quelques 1.900 blessés.

Pour les observateurs et les groupes de défense des droits, les autorités thaïlandaises ont fait preuve d'un usage excessif de la force, tuant des civils non armés.

Mais cinq ans plus tard, aucun soldat n'a été poursuivi. Une preuve pour le mouvement pro-Thaksin des Chemises rouges de l'impunité dont jouissent les militaires.

- Responsabilité du chef de la junte -

L'un des officiers ayant donné l'assaut, Prayut Chan-O-Cha, a ensuite été promu chef de l'armée. Il est aujourd'hui à la tête de la junte.

Depuis, l'armée a toujours expliqué avoir été forcée d'agir contre des manifestants armés. Et Prayut a toujours rejeté avec force les accusations laissant entendre que l'armée avait pris des civils désarmés pour cible.

Certains manifestants étaient équipés de cocktails Molotov en autres armes artisanales. D'autres, appelés les "hommes en noir", étaient équipés de fusils automatiques et ont été observés tirant sur les soldats.

Mais d'après les universitaires et les groupes de défense des droits de l'Homme, de l'autre côté, les soldats ont fait peu d'efforts pour différencier les manifestants pacifiques des individus armés.

"Il y a eu un usage excessif de la force contre les manifestants", affirme Puangthong Pawakapan, professeure à l'université Chulalongkorn, qui a écrit un livre sur les événements, ce qui lui a valu d'être convoquée par la junte après le coup d'Etat de mai 2014, comme de nombreux intellectuels.

"L'idée était de détruire le mouvement des Chemises rouges pour qu'ils ne puissent pas revenir", ajoute-t-elle.

Sur les 14 enquêtes menées à ce jour concernant plus de 20 morts, neuf incriminent l'armée. Dans cinq enquêtes, les tribunaux ne se sont pas prononcés sur l'origine des tirs.

En prenant le pouvoir en mai dernier, après des manifestations anti-Shinawatra non réprimées, le général Prayut a indiqué que la réconciliation des deux camps serait une pierre angulaire de son administration.

Les Chemises rouges dénoncent de leur côté les convocations de leurs dirigeants et les pressions exercées sur eux. L'ex-Première ministre Yingluck Shinawatra a notamment été interdite de vie politique et elle risque maintenant dix ans de prison pour négligence dans un procès qui doit débuter en mai.

"Nous savons que les militaires ne sont pas neutres", confie Nongnai.

Pour Pavin Chachavalpongpun, critique du régime actuel en Thaïlande qui enseigne à l'université de Kyoto, les Chemises rouges sont conscients que ceux "qui étaient aux responsabilités lors des tueries sont revenus aujourd'hui au pouvoir dans le pays".

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