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07/05/2015 07:46 EDT | Actualisé 07/05/2016 01:12 EDT

A Yola, des psychologues tentent de libérer la parole des anciennes captives de Boko Haram

Certaines femmes ressassent les horreurs que Boko Haram leur ont fait endurer. Une autre sursaute à la simple mention du nom du groupe islamiste. D'autres se murent dans le silence.

A Yola, dans le nord-est du Nigeria, où 275 femmes et enfants libérés des camps de Boko Haram ont été transportés le week-end dernier, une équipe médicale tente de panser les blessures psychologiques des anciennes captives --notamment les femmes, souvent victimes de sévices sexuels, et témoins du meurtre de proches.

Un assistant social Mohammed Bello a passé la matinée de mercredi dans le camp de Malkohi, en périphérie de la ville, à écouter les histoires de ces femmes.

L'une d'elles lui a raconté que ses deux enfants étaient morts de faim et de soif sous ses yeux.

"Le plus grand hurlait pour réclamer de l'eau et de la nourriture. Le plus jeune était trop petit (pour se plaindre). Elle a dû enlever son tee-shirt pour couvrir le corps de ses enfants", restant nue jusqu'à sa libération, a-t-il confié à l'AFP au terme de la session à huis-clos avec les victimes.

Une autre femme a expliqué comment sa soeur était morte en couches, ainsi que son bébé, alors qu'elle tentait d'accoucher sans assistance dans la brousse.

"Ces histoires vous brisent le coeur", souffle M. Bello.

"Heureusement pour elles, ces femmes ont pu s'échapper" de la forêt de Sambisa, dans l'Etat voisin de Borno, où elles étaient gardées captives. "Mais le traumatisme est toujours là".

Les anciens otages ne savent pas pour combien de temps ils resteront dans le camp de Malkohi. Les localités du nord-est du Nigeria dont ils sont originaires ont presque toutes été reprises des mains de Boko Haram ces derniers mois, grâce à une opération conjointe de l'armée nigériane et des armées des pays voisins. Mais elles sont en ruines.

Dans le camp, les équipes présentes soignent les blessures physiques et tentent de leur apporter un soutien psychologique --mais les traumatismes, profonds, demandent un travail de longue haleine, et les victimes sont nombreuses.

Selon Amnesty International, plus de 2.000 femmes et jeunes filles ont été kidnappées depuis le début de l'année 2014.

Quelque 700 femmes et enfants ont été libérés de la forêt de Sambisa la semaine dernière, 25 autres mardi.

- le silence, une bombe à retardement -

Une première session à huis-clos a réuni mercredi 30 aides médicaux, assistants sociaux et psychologues expérimentés avec une partie des victimes du camp de Malkohi.

"La plupart d'entre elles ont dû traverser différentes formes de violences, en tant que femmes, non pas une fois mais à maintes reprises", explique le psychologue Christian Macaulay Sabum.

Des ONG étrangères sont aussi présentes pour gérer les traumatismes des enfants, ajoute M. Sabum.

Regina Mousa, une psychologue de l'Université américaine du Nigeria, à Yola, peut piocher dans son propre vécu pour compatir avec la douleur de ces femmes.

La fille de Mme Mousa, Nancy, a disparu à l'âge de 12 ans, pendant trois ans, durant la guerre civile en Sierra Léone, dont elles sont originaires, dans les années 90.

"Ce traumatisme, je l'ai traversé moi-même, avec ma famille", explique Mme Mousa.

"Cela va prendre du temps (...)Six mois, peut-être un an, selon le degré de traumatisme qu'elles ont traversé, surtout quand ça a impliqué leurs enfants", poursuit-elle.

Les groupes d'accompagnement --certains se réunissent à l'extérieur, à l'ombre d'un arbre, d'autres à huis clos-- sont chargés de définir les besoins spécifiques de chacune.

Certaines des femmes se sont déjà vu prescrire des anti-dépresseurs et des séances de suivi psychologique.

"Une femme, notamment, sursaute à chaque mention de Boko Haram" raconte M. Bello.

D'autres semblent aller bien, et se disent heureuses et soulagées d'être enfin libérées, mais il ne faut pas négliger l'ampleur du contre-coup, prévient Mme Mousa, le choc post-traumatique pouvant prendre la forme de violents cauchemars notamment.

"Certaines d'entre elles ne sont pas encore sorties de leur chambre. Elles ne sortent que quand on le leur demande. Ce sont celles auxquelles je m'intéresse (en priorité). Celles qui gardent le silence sont les plus dangereuses. Elles doivent être mises sous traitement".

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