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29/04/2015 04:27 EDT | Actualisé 29/06/2015 01:12 EDT

Vétérans du jihad syrien: l'Europe doit apprendre à faire le tri (de Kerchove)

Les pays européens vont devoir, sous peine d'être submergés par le nombre, apprendre à faire le tri parmi les "combattants étrangers" rentrant de la zone syro-irakienne, pour déceler les plus dangereux et réhabiliter les autres, selon le coordinateur de l'UE pour l'antiterrorisme Gilles de Kerchove.

Ceux dont l'engagement jihadiste pourra être prouvé, et qui risquent de passer à l'action sur le territoire européen, doivent être jugés et condamnés sans faiblesse. Mais il va falloir trouver des moyens de déradicaliser ceux dont l'engagement est moindre, explique à l'AFP M. de Kerchove, à Paris pour les premières rencontres internationales des magistrats antiterroristes qui s'achevaient mercredi.

"Il y a parmi les combattants étrangers se rendant en Syrie ou en Irak un nombre considérable d'Européens, certainement plus de 4.000", dit-il. "Donc, de toutes façons, on n'a pas le choix: surveiller tout le monde est bien au-delà des capacités des États. Avant la Syrie, on était dans les dizaines de personnes à surveiller, maintenant, on est dans les milliers. C'est un défi quantitatif".

"Ensuite parce qu'on n'a pas toujours des preuves solides: il y a des jihadistes qui reviennent de Syrie à l'égard desquels on n'aura pas de preuves suffisantes pour obtenir des condamnations lourdes, voire pas de preuves du tout", ajoute-t-il.

"La collecte des preuves est un vrai défi: nous ne sommes pas présents en Syrie, nous ne collaborons pas avec le régime d'Assad, donc ce n'est pas si simple de prouver qu'un jeune Européen a rejoint le groupe Etat islamique ou Jabat al-Nusra (affilié à Al-Qaïda) plutôt que l'armée syrienne libre. Sauf à laisser des traces électroniques, ce n'est pas simple à prouver. C'est un défi pour les magistrats".

- 'Vivre avec le risque terroriste' -

"Je le dis depuis longtemps: ce serait une profonde erreur que d'envoyer tous ceux qui reviennent de Syrie ou d'Irak en prison. D'abord parce que les prisons sont un puissant vecteur de la radicalisation", poursuit Gilles de Kerchove. "Donc dans la mesure où les personnes n'ont pas de sang sur les mains, il est peut-être mieux, pour autant qu'elles l'acceptent, de les mettre dans des processus de désengagement, de réhabilitation, de faire en sorte qu'elles ne basculent plus dans la violence".

"Là réside toute la difficulté: sur les centaines de candidats au jihad qui reviennent, il faut parvenir à évaluer ceux qui présentent un risque (...) Il faut les apprécier cas par cas. C'est difficile, d'autant plus que certains ont bien appris l'art de la dissimulation. Ce n'est pas une science exacte, mais ça me parait la bonne manière de procéder. Il faut parvenir à dégonfler le nombre de suspects en misant sur des systèmes de réhabilitation ou des programmes d'assistance psychologique ou sociale ceux qui ne présentent pas un risque objectif".

Face au risque terroriste, qui va peser sur les sociétés européennes pour les années, voire les décennies à venir, "il y aura toujours un facteur d'incertitude", prévient M. de Kerchove, qui, à 58 ans, occupe depuis sept ans le poste de coordinateur européen, basé à Bruxelles.

"Il n'y a pas que ceux qui partent en Syrie et en reviennent, ou les membres des anciennes filières à surveiller: il y a aussi ceux qui sont inspirés par internet. Neutraliser quelqu'un qui devient de plus en plus radical, qui est séduit en solitaire par les sirènes de l'islamisme radical et qui décide de passer seul à l'action, ce qui est très facile, c'est au-delà de ce qu'un service de renseignement peut faire".

"J'ai toujours dit qu'il faut que nos sociétés apprennent à vivre avec le risque terroriste", conclut-il.

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