NOUVELLES
29/04/2015 02:43 EDT | Actualisé 29/06/2015 01:12 EDT

Afrique du Sud: ostracisées dans leur propre pays pour avoir épousé un étranger

"Être mariée à un étranger n'est pas facile du tout, nous sommes persécutées." Comme d'autres Sud-Africaines noires, Thelma Okoro a bien du mal à trouver sa place dans son propre pays, parce qu'elle a épousé un Nigérian.

Les infirmières lui reprochent ses choix de vie au lieu d'examiner son enfant malade, on l'insulte quand elle s'habille à la nigériane... Les réactions "sont négatives où que vous alliez", se désole-t-elle

On a aussi refusé sa candidature à l'obtention d'une "maison RDP", ces petites habitations que le gouvernement construit pour les plus pauvres. C'était en 2011, mais Thelma en est encore toute retournée.

"Ils m'ont dit que je n'avais pas le droit à une maison RDP parce que je suis mariée à un étranger, et que si je voulais une maison, il fallait que je divorce d'abord", raconte-t-elle à l'AFP.

"Je ne sais pas où c'est écrit dans la Constitution que vous n'êtes plus Sud-Africain quand vous êtes marié à un étranger!", s'insurge-t-elle.

Avec d'autres femmes exaspérées par ces vexations à répétition, elle a rejoint l'Union des femmes de Nigérians en Afrique du Sud (Unwisa), un groupe fondé il y a deux ans qui regroupe désormais une centaine d'adhérentes.

Elles ont organisé des pique-niques et des tournois de foot intercommunautaires, manifesté, remis des pétitions au gouvernement... Et elles sont persuadées que la vague de violences xénophobes qui a secoué l'Afrique du Sud début avril aurait pu être évitée si on les avait prises au sérieux.

- 'le feu qui couvait' -

"S'ils nous avaient écoutées, ils auraient vu qu'il y a un feu qui couvait, et ils auraient su réagir", estime Lindwela Uche, la présidente de l'association.

"Nous savions qu'un jour cette chose (les attaques xénophobes) arriverait, ça n'a pas été une surprise", renchérit Thelma Okoro.

Les agressions des étrangers - généralement africains - ne sont pas rares en Afrique du Sud, où des violences xénophobes ont fait 350 morts depuis 2008.

Les femmes de l'Unwisa n'ont pas eu à souffrir des derniers incidents, mais une Sud-Africaine a raconté dans la presse locale qu'elle avait été menacée de viol parce qu'elle fréquentait un Zimbabwéen, et elle a dû trouver refuge dans un camp de la banlieue de Johannesburg.

Au quotidien, les couples mixtes et leurs enfants font face à une hostilité marquée des voisins, des écoles, des fonctionnaires, des chauffeurs de taxi collectifs, et même des policiers censés les protéger. Et la plupart des membres de l'Unwisa ont gardé leur nom de jeune fille pour éviter les remarques.

"Vous passez votre temps à vous défendre d'être mariée à un étranger et vous défendez votre mari étranger parce qu'il est ce qu'il est. Ce n'est pas facile", soupire Lufuno Orji, une consultante en ressources de Johannesburg mariée à un médecin nigérian.

"Juste avant que je me marie, j'ai perdu deux de mes meilleurs amies, elles pensaient que j'étais devenue folle!" Sa famille, heureusement, était "enthousiaste", remarque-t-elle.

Exemple parmi d'autres, une enseignante a demandé à la fille de Lindwela Uche, âgée de 13 ans, de "ne pas apporter cette mentalité nigériane" en classe.

"Il faut qu'on nous protège, il faut protéger nos enfants... Il faut que nos maris soient traités avec dignité", explique-t-elle.

L'Unwisa demande essentiellement que les autorités sud-africaines organisent des campagnes de sensibilisation pour leur éviter ces humiliations continuelles.

En attendant, l'association compte s'ouvrir aux épouses d'étrangers autres que Nigérians.

"Le mariage ne remet pas en cause la citoyenneté d'une Sud-Africaine, il ne devrait y avoir aucun motif de discrimination", souligne Trish Erasmus, responsable des réfugiés et des migrants à l'ONG Avocats pour les droits de l'homme.

Les avocats font remarquer que les femmes victimes de discriminations peuvent se tourner vers le Tribunal de l'Égalité du pays. Ce qui est plus facile à dire qu'à faire devant les vexations de la vie quotidienne.

sn/liu/cpb/fal