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27/04/2015 07:59 EDT | Actualisé 27/06/2015 01:12 EDT

Les passeurs, le dernier espoir de Syriens

« Il n'y a plus de bateau depuis près de deux mois, je le jure. » Voilà ce que nous répond d'abord l'homme responsable de ce que tout le monde ici appelle simplement « le bureau ». C'est en fait une succursale d'un réseau financier clandestin syrien qui propose des traversées vers l'Europe à bord de bateaux clandestins.

Un reportage de Marie-Eve Bédard

correspondante au Moyen-Orient

Dans la ville portuaire de Mersin, dans le sud de la Turquie, on trouve au moins trois agences du genre. C'est ici que les Syriens déterminés à entreprendre la périlleuse traversée vers l'Europe paient leur droit de passage.

L'argent, plusieurs milliers de dollars, y sera gardé en consigne jusqu'à ce que le voyage soit effectué.

Pour y entrer, notre interprète syrien et moi avons été présentés comme un couple syro-européen par un membre d'un des réseaux de passeurs. « Je veux aller vivre en Europe avec ma femme, mais son ambassade ne me donne pas les papiers. »

Rien à l'extérieur ne trahit ce qui se trame dans la pièce d'à peine 15 mètres carrés. Elle occupe une partie du rez-de-chaussée d'un édifice à logements en banlieue de Mersin, où beaucoup de Syriens se sont installés au fil du conflit.

Photo : Radio-Canada/Sylvain Castonguay

Des milliers de dollars pour espérer fuir

En Turquie, le trafic de personnes est un commerce de proximité. Dans la pièce enfumée, les conversations s'entremêlent. Ils sont six, tous Syriens. Derrière un imposant bureau de bois brun foncé, l'un des hommes, le plus jeune d'entre eux, garde les yeux rivés sur l'écran de son ordinateur. Il contient les fichiers de tous leurs clients.

Entre deux appels téléphoniques, une femme âgée entre. Elle a besoin de reprendre 500 $ sur la somme mise en consigne pour son passage vers l'Europe. Le voyage tarde à se concrétiser. Elle a besoin d'un peu d'argent pour manger, explique-t-elle. Elle tend un petit bout de papier sur lequel est griffonné un code, seule preuve de ce que lui aura coûté la périlleuse traversée.

L'homme derrière l'ordinateur lui remet cinq billets de 100 $. « Il te reste 4950 $ dans ton compte. » Tout cet argent, elle le doit au passeur qui doit la mener vers l'Europe.

Le patron de l'opération retourne son attention vers nous. « Ce sera 7000 $. Il faut se tenir prêt. C'est pour ce soir ou demain. »

Photo : Radio-Canada/Sylvain Castonguay

Une promesse que Mahmoud, un jeune Syrien, a souvent entendue. « C'est ce qu'on nous dit tous les jours : "Ce soir, demain". Mais après un moment, on s'inquiète. Peut-être que le bateau ne partira jamais, que tout notre argent est perdu. »

Mahmoud a déjà déposé les 6000 $US que lui réclame son passeur, mais il a attend depuis 21 jours. Il dit bien connaître les gens à qui il a versé son droit de passage.

Mahmoud ne sait pas nager. Il sait pour les naufrages, les noyades et les arnaques. Mais rien ne pourrait le faire changer d'avis. L'Europe pour lui, c'est une terre remplie de promesses, un eldorado.

« Je dois sauver mon avenir. Il n'y a rien ici en Turquie, que du vide. Et la Syrie a été détruite, brûlée entre deux feux : celui du régime et celui du groupe armé État islamique. L'Europe, c'est la civilisation. Là-bas, il n'y a aucun problème, rien ne peut vous arrêter. L'argent n'est pas un problème en Europe. Il y a la civilisation, l'humanité et la liberté. C'est le rêve de tous les Arabes. »

Un rêve que de plus en plus d'entre eux paient de leur vie.

Photo : Radio-Canada/Sylvain Castonguay

Survivre à des passeurs sans scrupule

Zina croit que c'est par miracle qu'elle et ses trois enfants sont toujours là pour raconter comment son rêve européen a tourné en horrible cauchemar. Elle a tenté le périple en mer vers l'Europe depuis l'Égypte avec 86 autres familles réparties sur quatre bateaux. Mais les passeurs n'avaient aucune intention de les mener à bon port.

Deux des quatre embarcations ont coulé, poursuit-elle. Très peu ont survécu.

« Ils sont sans merci. Ils ne font preuve d'aucune humanité. Ils voyaient les enfants crier et pleurer, mais ça ne les a pas émus. » Dans l'appartement dénudé où nous avons rencontré Zina, d'autres familles sont venues raconter comment, chacun à leur manière, ils ont été floués par des passeurs sans scrupule.

Le cas de la famille de Moayad

Son frère Mahmoud, amputé d'un bras par l'explosion d'une roquette à ses côtés, et son fils Ahmed sur les genoux, Moayad dit avoir quitté la Syrie après avoir passé six mois dans une prison des services de renseignement de l'armée de l'air du régime syrien. « Ils m'ont battu pendant six mois. » Il relève son pantalon pour montrer les traces qu'il en conserve aux chevilles et aux mollets.

Photo : Radio-Canada/Sylvain Castonguay

Moayad tente d'économiser de nouveau le montant du passage et fait affaire avec un nouvel intermédiaire. Maatar, un nom d'emprunt, se défend bien d'abuser du désespoir et de la vulnérabilité des gens. Syrien lui aussi, il dit vouloir aider ses compatriotes.

« J'ai envoyé mon propre frère, mon cousin et ma famille illégalement en Europe. Les gens paient une grosse somme d'argent pour aller en Europe, parce que l'Europe, c'est parfait, c'est excellent. »

La Libye donne une mauvaise réputation à son commerce, dit-il.

« De Mersin, nous avons organisé une trentaine de passages. Tous sans aucun problème. Nous avons de grands bateaux de près de 100 mètres. Nous pouvons y mettre 500, 600, jusqu'à 700 passagers, selon la météo. En été, ça peut aller jusqu'à 800 personnes. »

Maatar est responsable de trouver des clients pour les propriétaires des bateaux. Une petite roue dans un engrenage bien huilé, dit-il. Il fait très peu d'argent pour chaque nouveau passager. Mais le commerce est profitable, très profitable.

Photo : Radio-Canada/Sylvain Castonguay

Les autorités turques ont serré la vis aux trafiquants depuis quelques mois, dit Maatar. « Ils ont saisi deux de nos bateaux. »

Ce qui explique peut-être pourquoi le jeune Syrien Mahmoud est toujours en attente du grand départ. Les yeux rivés sur la Méditerranée, il affirme qu'il est illusoire de penser que la surveillance accrue des eaux pourra mettre un terme à ses efforts. Sa volonté de fuir la misère est trop forte. Elle n'a d'égale que la ruse des trafiquants.

« L'OTAN et l'ONU peuvent bien se rencontrer pour l'empêcher, mais c'est impossible. Le passeur est plus malin qu'un ministre. Le passeur est un homme dangereux. Croyez-moi, il va trouver une route sous l'eau. » Mahmoud jure que s'il échoue cette fois, il essaiera encore, et encore.

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