POLITIQUE
25/04/2015 08:03 EDT

La coopérative SABSA: une clinique sans médecins... et sans tracas (VIDÉO)

QUÉBEC - Un projet-pilote de clinique sans médecins fait bien des curieux à Québec. Alors que le gouvernement Couillard a choisi de faire toujours plus gros avec son projet de loi 10, une «super infirmière» fait le pari du tout petit. De quoi inspirer le ministre Barrette?

Depuis octobre dernier, Isabelle Têtu reçoit la clientèle des quartiers Saint-Roch et Saint-Sauveur dans sa petite clinique du boulevard Charest, à Québec. Grâce à un don de 150 000$ de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec, l'infirmière praticienne mène un projet pilote de clinique sans médecins pour une période de 18 mois. La FIQ espère ainsi convaincre le gouvernement d'accorder plus de pouvoirs aux infirmières. En plus d'Isabelle Têtu, l'endroit compte deux infirmières et une intervenante psychosociale. Une seconde infirmière praticienne s'ajoutera bientôt à l'équipe.

La Clinique SABSA (pour «service à bas seuil d’accessibilité») offre tous les services d'une clinique traditionnelle. «Nous sommes une alternative aux grosses cliniques ou aux hôpitaux. Les gens peuvent venir ici pour se faire rassurer, recevoir des prescriptions ou des conseils de santé», dit Isabelle Têtu. Sa formation d'infirmière praticienne lui permet de poser certains diagnostics et de prescrire des traitements. En cas de besoin, elle contacte les médecins de la clinique Saint-Vallier, partenaires du projet. Téléphone, textos, courriels: le médecin n'est jamais bien loin.

En six mois, la clinique a inscrit 540 patients et mené 1 200 consultations. Malgré tout, le temps d'attente est pratiquement nul. L'infirmière voit en moyenne 14 personnes par jour, alors qu'un médecin en clinique sans rendez-vous peut faire défiler 25 patients... en un avant-midi. Fait étonnant, près de la moitié des patients de la clinique ont déjà un médecin de famille, mais ne souhaitent pas attendre pour obtenir un rendez-vous.

Quand le réseau ne répond plus

Pourtant, l'endroit ne paie pas de mine. Une petite affiche 8 et demie par 11 collée dans une porte vitrée annonce la clinique SABSA, située au-dessus d'un Familiprix. Malgré la gentrification des dernières années, le secteur demeure largement défavorisé.

Lucie Poitras, 62 ans, a atterri ici après voir fait le tour du réseau de la santé. «J'ai essayé d'aller un peu partout, même l'urgence. Les médecins sont tannés parce qu'ils disent qu'avec les problèmes de santé que j'ai, je devrais avoir un médecin de famille», confie la dame. Sclérose en plaques, fibromyalgie, arthrose, arthrite; malgré ses nombreux problèmes de santé, impossible pour elle d'obtenir un suivi médical. «La p'tite, elle a décidé de me prendre à tous les mois», dit-elle, un sanglot étouffé dans la voix.

Un retraité arrive sans rendez-vous. C'est le pharmacien du rez-de-chaussée qui l'a référé. «Avez-vous un médecin de famille?», lui demande la réceptionniste. «J'ai fait quatre places, madame, partout on m'a dit 'on n'en prend plus'», répond-il. Pourtant, ce n'est pas grand-chose, il a une oreille bouchée. L'infirmière accepte de le voir.

Quelques minutes plus tard, une intervenante communautaire prend place dans la salle d'attente. Elle est accompagnée d'une jeune sans-abri, visiblement mal en point: elle a le visage couvert de plaques rouges et se gratte le fond de la tête de façon compulsive. L'intervenante explique qu'elle préfère cette clinique parce qu'on lui permet de passer rapidement. «Quand je réussis à gagner leur confiance, je dois agir vite avant qu'ils ne changent d'idée», dit-elle. Presque en écho à ses propos, la jeune femme s'impatiente: «On va-tu passer, là?». Ça fait à peine 15 minutes qu'elles sont entrées.

Dans les petits pots...

Alors qu'Isabelle Têtu espérait créer un filet pour attraper les patients échappés par le réseau, de plus en plus de CLSC, cliniques et hôpitaux lui recommandent des patients. «On pensait qu'on allait être un tremplin vers le réseau, mais on se rend compte de plus en plus que c'est le sens inverse», dit-elle.

Pour cette ex-intervenante communautaire, le succès de la clinique tient à sa petite taille. Les patients en viennent à connaître les intervenantes et à leur faire confiance. «Et là, on peut avoir la vraie histoire, confie-t-elle. Les gens que tu vois une fois ou deux, ils ne te diront pas qu'ils consomment ou qu'ils ont des problèmes financiers qui leur apportent du stress. Quand finalement ils te disent les vraies choses, tu peux commencer à travailler sur la cause, plutôt que de patcher les bobos.»

Elle déplore que le système de santé soit devenu anonyme. «Ce sont des mégastructures. Faut que tu sois vraiment organisé pour te retrouver là-dedans», dit-elle. À la clinique SABSA, la réceptionniste accueille les patients en les interpellant par leurs prénoms.

Isabelle Têtu visite même ses patients plus âgés à domicile. «Ça permet de voir si leur milieu de vie est sécuritaire et ça donne un répit aux proches aidants qui doivent les accompagner dans leurs déplacements», explique-t-elle. Si un patient rate un rendez-vous, elle tente de le retracer en contactant les pharmacies environnantes ou les intervenants sociaux. «Par exemple, là j'ai un patient qui n'a pas renouvelé ses antidépresseurs, c'est mauvais signe», illustre-t-elle.

Puisqu'elle fonctionne en dehors du réseau, la petite clinique ne croule pas sous la bureaucratie des CSSS (devenus des CISSS). «Quand on constate que les besoins sont différents de ce que l'on avait imaginé, on peut changer l'offre de services rapidement, parce qu'on a pas 12 000 permissions à demander à plusieurs gestionnaires», lance Isabelle Têtu.

Et puis, son petit bureau lui permet de travailler avec des gens qui partagent sa philosophie. «Dans le réseau, tu ne choisis pas toujours tes collègues et tes patrons», dit-elle.

Au fond, avec ou sans médecin, Isabelle Têtu a recréé le petit cabinet d'antan.

Un modèle à importer?

En Ontario, où le modèle existe depuis 2007, on compte 25 cliniques sans médecins. Un rapport du ministère de la Santé de l'Ontario produit en 2009 («Evaluation of the Sudbury District Nurse Practitioner Clinics») indiquait un haut taux de satisfaction parmi les patients. Les quelque 600 réponses obtenues faisaient état d'une amélioration de l'accès aux soins de santé et d'une diminution de l'attente.

Au cabinet du ministre de la Santé, Gaétan Barrette, on voit ce concept d'un bon oeil. «Les cliniques sans médecins sont intéressantes car elles démontrent le rôle plus important que peuvent prendre les infirmières, explique par courriel son attachée de presse, Joanne Beauvais. Cependant, il importe de ne pas créer un réseau de cliniques parallèles mais plutôt de favoriser l'interdisciplinarité.»

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