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23/04/2015 00:49 EDT | Actualisé 22/06/2015 01:12 EDT

Haïti: une justice à deux vitesses, minée par l'impunité

La libération suite à un procès expéditif de deux présumés chefs de gang, proches du pouvoir, scandalise les défenseurs des droits de l'homme et inquiète la communauté internationale devant l'impunité qui mine l'appareil judiciaire d'Haïti.

Arrêtés en mai 2014 et soupçonnés de meurtres, d'enlèvements, de trafic de drogues et de blanchiment d'argent, Woodly Ethéart, surnommé "Sonson Lafamilia", et Renel Nelfort ont été libérés le 17 avril, après seulement quelques heures d'audience. Le juge Lamarre Bélizaire a annoncé que les preuves contre eux étaient insuffisantes pour la poursuite du procès.

Or le rapport d'instruction d'une trentaine de pages présentait Sonson Lafamilia, un ami proche du beau-frère du président Michel Martelly, comme le chef du gang appelé "Galil". Entre 2008 et 2014, ce gang aurait commis 15 enlèvements, réunissant près de deux millions de dollars de rançons.

L'annonce de la libération des deux hommes a donc suscité un vent de colère au sein des organisations de défense des droits humains. "La décision du juge Belizaire constitue une gifle pour les victimes du gang Galil et pour les policiers qui ont travaillé à l'arrestation du gang", explique Pierre Espérance, secrétaire général du réseau national de défense des droits humains. "La justice en Haïti est totalement politisée et a complètement régressé sous Michel Martelly".

Devant le scandale grandissant, la communauté internationale a également réagi via un communiqué publié mardi soir. La chef de la mission de l'ONU et les principaux ambassadeurs dans le pays y expriment leur "profonde inquiétude".

Selon les diplomates, la tenue de ce procès expéditif, sans jury, alors qu'un appel était en cours, constitue "une erreur grave et une violation de la procédure en vigueur qui sème le doute quant à l'impartialité de ce processus".

Après la libération des deux kidnappeurs présumés, le ministre de la Justice a remplacé le commissaire du gouvernement de Port-au-Prince, le garde des sceaux Pierre-Richard Casimir reconnaissant brièvement que, dans le dossier du gang Galil, ce fonctionnaire "n'a pas respecté les procédures".

- Détention préventive prolongée -

Le premier ministre Evans Paul a quant à lui expliqué à un journaliste d'un quotidien national qu'avec cette révocation, le gouvernement aimerait "arriver à un système de justice suffisamment crédible pour que ses décisions ne soient pas mises en question par l'opinion publique".

Une justice intègre désirée par les défenseurs des droits humains mais, pour Pierre Espérance, ce n'est qu'un voeu pieux. "Nous avons un proverbe qui dit: +C'est comme fermer la barrière une fois que le cabri est sorti+. Le mal est fait: Sonson Lafamilia est libre. Le pouvoir au plus haut niveau a tout fait pour le faire libérer", accuse Pierre Espérance, "alors que, dans les prisons d'Haïti, des gens attendent leur procès depuis des années".

La détention préventive prolongée est une réalité haïtienne dénoncée depuis des années par les juristes nationaux et internationaux. Plus de 80% des personnes incarcérées dans le pays n'ont pas encore été jugées.

Après avoir visité, en mars, la prison pour femmes, Gustavo Gallon, expert indépendant des Nations unies pour les droits de l'homme en Haïti, expliquait avoir rencontré "des personnes en détention préventive pour huit ans, même dix ans. Une femme âgée de 86 ans est dans cette prison depuis six ans sans avoir vu le juge qui doit statuer sur son cas".

Cette lenteur de la justice entraîne une surpopulation carcérale que même la directrice de l'administration pénitentiaire ne peut supporter. Marjorie Saint-Jean raconte non sans gêne que, pour réduire la promiscuité dans la prison pour femmes, "on a dû transformer une salle de bains en cellule".

Selon les données de l'administration pénitentiaire, le taux d'occupation des prisons dépasse les 400%, ce qui place Haïti parmi les pays où la surpopulation carcérale est la plus élevée.

Une situation inacceptable qui, comparée à la rapidité avec laquelle Woodly Ethéart a été jugé, met Pierre Espérance en colère: "La justice fonctionne ici à deux vitesses, selon que l'on ait ou non des contacts haut placés. Aujourd'hui en Haïti, il n'y a pas d'état de droit".

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