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02/04/2015 11:37 EDT | Actualisé 02/06/2015 01:12 EDT

Duffy : le procès d'une culture politique

Mardi matin, Mike Duffy sortira de l'ombre pour la première fois depuis qu'il a été suspendu du Sénat en novembre 2013. L'ouverture de son procès au palais de justice d'Ottawa replacera inévitablement à l'avant-plan du débat politique ce scandale qui a monopolisé toute la colline Parlementaire.

Une analyse d'Emmanuelle Latraverse

Mais au cours des 41 jours que durera le procès, les Canadiens auront davantage droit à deux procès, l'un formel, l'autre politique

Il y aura le procès criminel comme tel, où l'ex-vedette conservatrice au Sénat devra se défendre contre 31 chefs d'accusations de fraude, d'abus de confiance et de corruption.

Mais au fil de cet exercice, se déclinera également le procès de toute une culture politique, celle qui régnait au Sénat à l'abri des regards, et celle qui règne au bureau du premier ministre Harper.

La culture politique au Sénat

L'avocat de Mike Duffy a déjà laissé entrevoir que sa défense portera sur toute la confusion entourant les règles de résidence et les paramètres de l'administration du Sénat.

Va pour la fraude et le seuil de preuve requis pour obtenir une condamnation en vertu du Code criminel. Mais la question politique demeurera en suspens : comment ce sénateur pouvait-il s'imaginer qu'il était moral, acceptable et légitime de facturer aux contribuables des allocations de repas pour manger dans la cuisine de sa maison d'Ottawa qu'il habitait déjà depuis de nombreuses années?

Et surtout, comment se fait-il que personne dans l'administration du Sénat ne se soit jamais posé la question avant que le scandale n'éclate au grand jour? La question a-t-elle été soulevée par les responsables du Sénat, pour ensuite être laissée sans réponse?

Les témoignages des grands responsables de l'administration du Sénat s'annoncent particulièrement éclairants à ce sujet. Ils seront certes fastidieux par moments; on imagine déjà les interrogatoires sans fin sur l'interprétation de telle ou telle règle et formulaire. Mais ils répondront inévitablement aux questions essentielles qui entourent le pourquoi des dérapages et des largesses que s'accordait le sénateur Duffy, et qui sont au coeur de ce scandale politique.

D'ailleurs, parlant de culture politique, l'aveu cette semaine de la sénatrice Nancy Ruth du fait qu'elle facturait des petits déjeuners - même si ceux-ci étaient déjà fournis à bord de l'avion en route vers Ottawa - sous prétexte qu'il est impensable de manger du camembert trop froid et des craquelins est assez éloquent.

La culture politique des conservateurs

Le pressentiment de Nigel Wright ne pouvait être plus juste. Par l'entremise de ses documents d'enquête rendus publics, la GRC a déjà levé le voile partiellement sur les immenses efforts des responsables conservateurs pour enterrer toute l'affaire Duffy et sur l'ingérence du bureau du premier ministre.

Un bel exemple de gestion de crise qui a dérapé et qui s'est soldée par la démission du chef de cabinet de Stephen Harper, Nigel Wright, pour avoir lui-même déboursé les 90 000 $ que le sénateur Duffy devait rembourser.

Mais bien des questions demeurent sans réponse.

À ce chapitre, c'est certainement le témoignage de Nigel Wright qui est le plus attendu du procès. L'ancien chef de cabinet de Stephen Harper a toujours gardé le silence depuis que l'affaire a éclaté au grand jour, mais il a entièrement collaboré avec la GRC.

A-t-il démissionné ou a-t-il été congédié? Qu'a-t-il dit exactement au premier ministre Harper? Pourquoi avoir tout risqué pour Mike Duffy plutôt que de couper les ponts et le laisser se dépêtrer seul? Ce sont là certaines des questions essentielles auxquelles son témoignage répondra.

Mais cela ne s'arrête pas là. Les documents d'enquête de la GRC ont déjà levé partiellement le voile sur toute l'opération de camouflage qui a mobilisé le leadership conservateur au Sénat et de nombreux conseillers du premier ministre.

La GRC a également observé dans ces documents que la version des faits de certains sénateurs clés, comme la leader du gouvernement à l'époque, Marjorie LeBreton, et celui de la sénatrice Carolyn Stewart-Olsen, toutes deux très proches du premier ministre, n'était pas particulièrement crédible.

Cette fois-ci, les deux femmes devront témoigner sous serment. Les demi-vérités risquent fort peu d'être admises en cour. Et la même logique tient pour plusieurs conseillers du premier ministre Harper mêlés à cette affaire.

Certes, dans l'entourage du premier ministre, on ne craint pas trop les révélations qui émaneront du procès. Peut-être, en effet, que Stephen Harper ignorait les détails des tractations de coulisses de ses conseillers pour enterrer cette affaire. Mais ce procès ratisse plus large.

Devant le tribunal, ses proches ne pourront pas se défiler. La rhétorique politique des Communes qui a jusqu'ici permis de minimiser les dégâts fera place aux faits et à des interrogatoires minutieusement préparés. Le procès de Mike Duffy sera aussi celui de toute une culture politique qui règne à Ottawa depuis de nombreuses années.

Si c'est le juge Charles Vaillancourt qui décidera de la culpabilité ou non de Mike Duffy, ce sont les électeurs canadiens qui rendront d'ici quelques mois leur verdict sur les méthodes de ce gouvernement.