DIVERTISSEMENT
28/02/2015 12:57 EST

Rendez-vous du cinéma québécois: Jean-Marc Vallée en toute simplicité

Vivien Gaumand

Jean-Marc Vallée était au cœur de la dernière Leçon de cinéma des 33e Rendez-vous du cinéma québécois, au Bistro SAQ de la Cinémathèque québécoise, vendredi soir.

Alors que les précédents rendez-vous du genre, avec Marc Labrèche, Denis Côté et Xavier Dolan, plus tôt cette semaine, avaient été animés par Marie-Louise Arsenault, Jean-Marc Vallée, lui, a choisi de donner sa classe de maître seul en scène, debout dans l’espace, en toute simplicité. Il a lui-même géré les questions des spectateurs qui levaient la main pour lui parler. Il a offert des réponses longues, réfléchi à voix haute, taquiné deux ou trois personnes qui l’ont interpellé. Il s’est beaucoup attardé aux aspects techniques de son métier. Personne n’a dirigé la conversation pour lui, n’a présenté d’extraits de ses films pour placer de mises en contexte. Il n’y avait que l’assistance et lui.

«On peut parler réalisation, scénarisation, montage, musique de films…On peut aussi parler de la peur de l’engagement, des bienfaits de l’orgasme sur la santé physique et mentale», a-t-il blagué pour installer la dynamique de la soirée. Manifestement, c’est de septième art que le public avait envie de causer ; les questions se sont bousculées et les 90 minutes de la rencontre n’ont pas été suffisantes pour que chacun aie sa réponse.

Jean-Marc Vallée, bientôt 52 ans, a commencé en faisant jouer Svefn-g-englar, de Sigur Ros, une pièce de son film Café de Flore, afin de recréer l’atmosphère planante d’un voyage en avion.

«J’arrive des États-Unis, où je suis allé faire le party pendant les Oscars la semaine passée, a-t-il précisé. On a reçu moins d’amour cette année que l’an passé. Cette année, on avait deux nominations (avec Wild) alors que, l’an dernier, on en avait six (avec Dallas Buyers Club). Ça paraît dans la façon dont les gens te serrent la main, te disent bonjour (rires)»

Le ton était donné pour une Leçon de cinéma en toute authenticité. Voici quelques-uns des propos de Jean-Marc Vallée.

Ce que Jean-Marc Vallée a dit sur…

La musique dans ses films

«C’est l’un de mes plus grands plaisirs, de mes plus grandes sources d’inspiration, de trouver des scènes au son de la musique…» On sait que la musique est un personnage en soi, dans les œuvres de Jean-Marc Vallée. À ce niveau, C.R.A.Z.Y et Café de Flore sont des exemples éloquents. Comment passe-t-on d’une chanson à un scénario?, a interrogé quelqu’un. «Intéressant comme question, mais je ne suis pas sûr d’avoir la réponse», a soufflé Vallée. Il a néanmoins raconté que c’est la chanson Café de Flore, de Matthew Herbert, et ses passages à l’accordéon, qui ont inspiré le long-métrage du même titre. «Je voulais faire un film d’amour épique.» Herbert a d’ailleurs envoyé un courriel à Vallée après avoir vu Café de Flore, pour lui dire à quel point l’histoire l’avait touché et lui expliquer que le fameux accordéon lui avait été donné par sa mère, six mois avant le décès de celle-ci.

L’air de Sigur Ros, lui, a été sélectionné pour son rythme langoureux. «Cette chanson a une qualité mystique. Quand j’ai commencé à écrire Café, je cherchais un truc planant pour souligner le côté ésotérique du film. C’est beau, mais c’est d’une tristesse, c’est mélancolique. Et Café de Flore, c’est ça. C’est l’histoire d’un deuil. Ce n’est pas facile de dire adieu à ceux qu’on aime. Comme le dit le sous-titre du film, ça prend parfois toute une vie…ou deux.»

Jean-Marc Vallée concocte pour ses films des playlists, il en accole une à chacun de ses personnages, les grave sur disque, les remet aux acteurs et construit ainsi ses trames sonores.

Pour Café de Flore, il aurait voulu avoir Stairway to Heaven. Dans son scénario, les jeunes Antoine (Kevin Parent) et Carole (Hélène Florent) dansaient leur premier slow au son du morceau de Led Zeppelin. Le titre collait aussi parfaitement à la réalité de Jacqueline (Vanessa Paradis), qui doit constamment monter des escaliers, se battre contre la vie, pour l’amour de son fils. Carole se bâtit elle-même un escalier pour le ciel en tentant de se défaire de ses sentiments pour Antoine. Toute la symbolique de Café de Flore résidait dans Stairway to Heaven. Mais même après beaucoup d’acharnement, Vallée n’a pu réussir à en faire libérer les droits.

«J’ai hâte de voir à qui il vont céder les droits de Stairway to Heaven la première fois», a-t-il lancé, sur le ton de l’anticipation.

«Moi, j’utilise la musique comme la couleur. Ça fait partie de mon affaire. Je comprends qu’il faille payer des droits, mais de me faire dire non, ça me dépasse. On ne dénature pas la pièce, on l’utilise de façon respectueuse dans un film, ça évoque une période, c’est précis, ça génère des émotions…» Il a vécu une situation similaire dans Wild, alors qu’un membre du groupe Talk Talk a refusé à la dernière minute d’octroyer les droits d’une chanson-clé, qu’on a finalement remplacée par une mélodie de Portishead.

«Finalement, c’était meilleur!», a révélé Jean-Marc Vallée, terminant sa déclaration d’un sacre, sous les rires de la petite foule. «La vie arrange bien les choses, des fois.»

Jean-Marc Vallée n’est pas lui-même musicien, mais ce serait un fantasme, pour lui, d’empoigner la guitare et de s’éclater dans un concert. De temps en temps, il ne dit pas non à une séance de karaoké. «Je trouve incroyable, tout ce qui se fait, aujourd’hui, en musique. Trouver la bonne pièce pour aller avec le personnage et raconter une histoire, ça crée quelque chose dans notre mémoire collective. Quand tu écoutes quelque chose dans la vie et que tu l’insères dans un univers fictif, ça crée un mood, c’est une façon de raconter. L’esprit du rock, trouver le morceau pour le personnage, c’est ce qui m’allume depuis toujours», a expliqué celui qui dit avoir «grandi avec le rock.»

Son film Café de Flore

Jean-Marc Vallée pensait à Paris, à deux histoires d’amour, quand il a imaginé les destins des protagonistes de Café de Flore. Et il y avait aussi la chanson du même nom qui l’a mis sur la bonne piste.

«Je ne me souviens pas à quel moment j’ai eu l’idée de flyer avec la réincarnation», a-t-il spécifié avec humour, à une spectatrice qui s’intéressait à ce sujet, avant de détailler : «La fille (Carole) s’achète un escalier pour le paradis et s’explique en s’inventant un amour antérieur pourquoi elle n’est pas capable de lâcher prise sur cet amour-là. Et ça, ça lui permet de lâcher prise. Je voulais raconter une peine d’amour. Voilà.» Le scénario de Café de Flore comptait entre 204 et 207 scènes courtes et Jean-Marc Vallée savait déjà, à l’écriture, qu’il se «payait un trip» de montage, avec les constants va-et-vient dans le temps et l’espace.

La technique et le montage

Avec Café de Flore, Jean-Marc Vallée a apprivoisé le procédé de la caméra à l’épaule pour mieux pouvoir gérer les scènes avec les deux enfants trisomiques. «Je me suis trouvé niaiseux d’avoir écrit un scénario avec deux enfants trisomiques, a-t-il avoué, rieur. J’ai gagné mon paradis!» Depuis, il prend plaisir à tourner avec des équipes techniques réduites, même sur les plateaux américains d’envergure, comme ceux de Dallas Buyers Club et Wild. Il a évoqué sa «loi zéro spot» pour définir ses éclairages, qui ne compromet jamais les effets visuels de ses films, qui sont toujours au nombre de 200 à 300. Paraît-il que les acteurs adorent tourner sans éclairages.

Le cinéaste a expliqué comment toutes les étapes de la production d’un long-métrage l’allument. «Ce qui est beau de pouvoir écrire, réaliser et monter, c’est que tu as les quatre saisons. Ce n’est jamais la même affaire. J’aime avoir mon moment de solitude créative, mais j’ai aussi besoin des moments où on est entourés de 40, 60 personnes. Au montage, tu te retrouves avec tes rêves, tes démons, tu finis d’écrire le film, pas avec un crayon et du papier, mais avec ce que tu as. Ensuite, c’est la folie de la promotion. Tu parles de ton film pendant un mois ou deux, tu revois toute ta gang… C’est un cycle. C’est le fun.»

L’expression «Coupez!», sur un plateau, ne fait pas partie du vocabulaire de Jean-Marc Vallée. «Souvent, je ne coupe pas. Quand un réalisateur ne dit pas cut, tout le monde se ferme la gueule. Et ça, c’est important, pour que tu puisses faire tes affaires avec les acteurs. C’est une manie, au cinéma ; tu dis «Coupez!», et tu vois 50 pingouins arriver (rires). J’ai le goût de leur dire : «Mais qu’est-ce que vous faites? Est-ce que je vous ai demandé de venir?» Eux, ils veulent bien faire leur job, mais moi, je m’en fiche. Je veux juste faire mon film avec les acteurs. C’est un exercice de patience zen!»

Les acteurs

Jean-Marc Vallée aime profondément les acteurs. Ça se voit, ça s’entend, ça se sent. «Ce sont des bibittes. C’est la matière première. Forcément, j’ai toujours de belles relations avec eux. Je suis un bon public. Parfois, sur un tournage, je fais fucking affaire, parce que je ris, et je ne suis pas capable de dire «Coupez», parce que je suis trop ému. Je suis chanceux, parce que j’ai des projets que les gens veulent bien faire, tout comme moi. Avec le temps, j’ai appris à mettre de l’eau dans mon vin. J’aimerais tellement que ça soit juste moi et les acteurs, rien d’autre…»

Tant au Québec qu’aux États-Unis, Jean-Marc Vallée prône la philosophie Less is More. À ce chapitre, il a raconté une anecdote impliquant Jared Leto, vedette de Dallas Buyers Club.

«Moins tu en fais, mieux c’est. N’en fais pas trop ; le cinéma le fait pour toi. Ç’a été ma panique sur Dallas Buyers Club, la première semaine. Je pensais que je faisais un suicide professionnel. Je rentrais le soir en me disant que je ne ferais plus jamais de films, que c’était trop gros, burlesque, que ces acteurs étaient des clowns. Je ne voulais pas les filmer de près, ils m’énervaient.» Il a ensuite imité la démarche et les manières efféminées de Jared Leto et a suscité des fous rires dans la salle. «Je ne savais pas comment l’appeler. Il ne s’est jamais présenté à moi avant le Festival du film de Toronto. Je l’ai auditionné sur Skype ; il était habillé en femme et il me cruisait. Il a eu la job! (rires) Il est ensuite arrivé sur le plateau avec son linge de femme, à lui. Je ne savais pas si je devais lui dire she, he, her ou him. On a fini par trouver la distance nécessaire…»

Les thématiques de ses films

L’imperfection humaine : voilà ce qui intéresse Jean-Marc Vallée lorsqu’il commet l’acte immense de faire un film. «Les underdogs. Les gens qui ont à se battre. Cheryl Strayed, dont le livre a inspiré le film Wild, a sombré dans la grosse drogue. Elle a vécu plusieurs années de sa vie perdue dans le sexe, à essayer de combler un vide. La drogue, le sexe, l’alcool, elle a beaucoup souffert. Je suis touché par les gens qui ont à mener un combat pour être heureux. Quand tu peux sortir d’un film et te dire que tu n’es pas seul. Ça, et la musique, le rock, qui est récurrent d’un film à l’autre. Le rock, c’est fort. C’est une façon de dire fuck you à l’establishment. Je n’ai pas été consulter, mais… c’est ça (rires)»

Rapidement, Jean-Marc Vallée a mentionné que l’un de ses prochains défis sera d’adapter au grand écran le roman historique Du bon usage des étoiles, de Dominique Fortier. Il a aussi été plusieurs fois question de Demolition, sa plus récente offrande, qui prendra l’affiche en 2015 et met en vedette Jake Gyllenhaal, Naomi Watts et Chris Cooper, un scénario de Bryan Sipe que Vallée estime de «très, très grande qualité» et dont il a fait entendre un extrait sonore à la fin de sa Leçon de cinéma.

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