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20/08/2014 05:14 EDT | Actualisé 20/10/2014 05:12 EDT

La Première guerre mondiale, un "cadeau du ciel" pour le Japon

Le 23 août 1914, l'empire du Japon a encore faim. Auréolé de sa victoire dix ans plus tôt contre la Russie tsariste et de son annexion de la péninsule coréenne en 1910, il déclare la guerre à l'Allemagne, trois semaine après le début du conflit en Europe.

Car pour le Japon, cette première guerre mondiale qui va ravager la très lointaine Europe est dès le départ considérée comme "ten-yu", comprenez: un "cadeau tombé du ciel".

Les Japonais vont "essayer de saisir cette occasion" pour accroître leurs positions en Chine continentale, après s'être emparés de Taïwan en 1895, explique le professeur Toshikazu Inoue de l'université Gakushuin de Tokyo.

Ce 23 août 1914, il fait chaud à Tokyo, environ 30 degrés, et humide. Dans la torpeur estivale, la déclaration de guerre par l'empereur se fait dans une indifférence quasi générale. Cent ans plus tard, les autorités ne prévoient d'ailleurs aucune manifestation particulière pour commémorer l'événement.

S'appuyant sur l'alliance signée en 1902 avec le Royaume-Uni, le Japon va s'immiscer dans le conflit et s'emparer des concessions allemandes en Chine.

Londres a incité Tokyo à entrer en guerre afin de pouvoir concentrer toutes ses forces en Europe, sans avoir à se préoccuper de défendre ses territoires d'Asie-Pacifique contre d'éventuels coups de main allemands.

Les stratèges japonais pensent de leur côté, à juste titre, que le Kaiser Guillaume II aura d'autres chats à fouetter que de défendre les lointaines possessions du Reich allemand.

En quelques semaines les armées impériales prennent, au prix de 700 morts, la ville de Qingdao sur la côte est de la Chine, possession allemande depuis 1898, qui capitule le 7 novembre.

"Les Japonais savaient que l'Allemagne ne pourrait pas réagir", explique Toshikazu Inoue.

Dès 1915, Tokyo présente une liste d'une vingtaine d'exigences à la Chine pour y accroître son influence politique et économique. Epuisé par de multiples conflits avec des seigneurs de la guerre, le pouvoir central chinois de Yuan Shikai n'a d'autre choix que de se soumettre aux exigences japonaises.

- Guerre nourricière -

Rapidement, cette conflagration mondiale apparaît comme une véritable "guerre nourricière" pour le Japon, qui le fait décoller économiquement.

Les chiffres parlent: en 1912 la balance commerciale japonaise était déficitaire de 92 millions de yens, en 1918 elle est devenue excédentaire de 294 millions de yens -- presque 30% du budget -- tandis que le PNB de l'archipel a triplé.

"La Première Guerre mondiale est vraiment à l'origine du Japon industriel et exportateur. Les industries lourdes se développent grâce à l'Europe, et le secteur chimique prend naissance sur l'arrêt des importations d'Europe, stoppées par la guerre", détaille Manabu Arima, professeur émérite de l'université de Kyushu (sud).

Et c'est ainsi que, très loin des tranchées de Verdun ou du Chemin des Dames, apparaissent au Japon des nouveaux riches, les "nari-kin", grands bénéficiaires du conflit.

Lors de la signature du traité de Versailles en 1919, le Japon est du côté des vainqueurs. En bon investisseur, il touche les dividendes de son engagement limité -- quelques semaines de guerre et quelques milliers de morts tout au plus -- : il devient l'un des cinq pays membres permanents du Conseil de la Société des Nations (SDN) et consolide son emprise territoriale sur une partie de la Chine.

- Démocratisation et montée des périls -

Mais insidieusement la guerre européenne va aussi produire des dégâts imprévus au Japon: plus les usines tournent à plein régime, plus les villes s'enrichissent. Un ouvrier gagne trois fois plus qu'un paysan, et les Japonais désertent les campagnes pour se ruer sur les villes.

Pour les peuples européens exsangues, l'armistice du 11 novembre 1918 signifie la fin de la grande boucherie et la paix tant attendue, mais au Japon il sonne le glas de la vie en rose pour les "nari-kin": le gros client qu'était l'Europe est ruiné, et la crise va s'installer durablement dans l'archipel nippon, jusqu'à la seconde guerre sino-japonaise.

Entre 1916 et 1920, le prix du riz, aliment essentiel pour les Japonais, est multiplié par trois. La colère sociale gronde. En 1918, les soulèvements contre les marchands de riz se transforment en émeutes générales, et se propagent au pays tout entier. Sous la pression de dizaines de milliers de manifestants, le gouvernement tombe en 1918.

"Cet événement a marqué les esprits, car ces émeutes ont inauguré l'ère des masses au Japon, l'impact était immense. Avant, personne ne pensait que le peuple pouvait s'engager à ce point sur un sujet social", estime le professeur Arima.

Comme d'autres nations, le Japon d'après-guerre découvre le poids grandissant du pacifisme et du communisme. Sous cette double poussée, le gouvernement instaure en 1925 le suffrage universel pour les hommes, mais dans le même temps promulgue des textes liberticides, comme la "loi sur la préservation de la paix" permettant d'interdire et réprimer toute dissidence politique.

En coulisses se prépare en fait déjà un régime qui pense la guerre à l'aune de celle qui vient de s'achever: elle doit être totale, estime Yoichi Hirama, ancien professeur de l'Académie nationale de défense du Japon.

- Germes du militarisme -

"En étudiant la Grande Guerre en Europe, les chefs de l'armée de terre nippone se sont rendus compte de l'importance des ressources naturelles, qui manquent au Japon, et de la cohésion nationale", précise-t-il.

L'appropriation des ressources nécessaires à l'industrie japonaise va justifier l'expansionnisme militaire, tandis que le pouvoir invoque la cohésion nationale pour organiser la répression des socialistes et communistes, afin d'éviter à l'Empire une révolution comme celle qui a balayé le tsar de toutes les Russies.

Et pendant que la vieille Europe panse ses plaies et n'aspire qu'à la paix et la démocratie, les germes d'un militarisme et d'un expansionnisme naissants commencent à lever au Japon, notamment dans les campagnes misérables frappées par l'exode rural.

Ce militarisme et cet expansionisme conduiront quelques années plus tard le Japon à envahir la Mandchourie, puis à s'allier à l'Allemagne nazie et à envahir l'Asie du sud-est au début de la Seconde guerre mondiale. Avant d'attaquer les Etats-unis en 1941, ce qui conduira le régime à sa perte.

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