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26/07/2014 12:45 EDT | Actualisé 24/09/2014 05:12 EDT

Près des vacanciers de Sanlucar, la lutte pour survivre des "Cours de la dignité"

"J'ai donné ma maison à la banque. Je ne voulais pas que mes deux enfants vivent la violence d'une expulsion", confie, la voix brisée, Manoli Herrera. Elle fait partie des quelque 80 familles frappées par le chômage, qui occupent six bâtiments de Sanlucar de Barrameda, dans le sud de l'Espagne.

Ces occupations en nombre, surnommées en dialecte andalou "las Corralas de la Dignidad", "les cours de la Dignité", rappellent le mouvement de "la cour de l'Utopie" à Séville, à 100 kilomètres de là, un immeuble symbole de la crise dans un pays où les expulsions de familles surendettées se sont multipliées depuis 2008.

Soutenues par les "indignés", une vingtaine de familles avaient occupé en mai 2012 un immeuble inhabité dont elles ont été expulsées en avril.

Le monde de Manoli est à 100 lieues de celui des vacanciers qui profitent du soleil et des plages de cette charmante ville balnéaire andalouse de 65.000 habitants, entre Méditerranée et Atlantique, d'où partit Christophe Colomb pour l'un de ses voyages.

A 39 ans, elle a perdu son travail en 2009 lorsque son entreprise a fait faillite, comme son mari ouvrier et plus d'un tiers de la population active de cette région.

Après trois mois d'impayés, la banque lui a dit : "Tu nous laisses la maison, ou on t'expulse et tu nous dois en plus 86.000 euros", soit la totalité du crédit, "alors que j'avais déjà payé 60.000 euros pendant 11 ans", explique Manoli, pendant que ses enfants crient et jouent dans le patio intérieur du petit immeuble neuf.

"C'est un scandale, il y a de nombreux crédits hypothécaires abusifs en Espagne", s'emporte Francisco Cuevas, du syndicat CNT qui apporte régulièrement des vivres.

"Les Corralas sont le reflet de la situation sociale. Elles montrent un problème d'urgence en matière de logement", affirme-t-il.

Comme Manoli, avant d'arriver là, Jenifer Garcia Vidal, 22 ans, et son mari Esteban, vivaient entassés avec leurs deux enfants de cinq et quatre ans chez leurs parents. "Nous étions neuf dans deux pièces. Invivable", témoigne cette jeune femme au chômage, sa petite fille dans les bras.

"On croyait faire partie des classes moyennes et on est tombé dans la pauvreté, sans rien à manger", s'alarme sa mère, Milagro Vidal Lopez, 46 ans, venue lui apporter le peu qu'elle possède.

Alors le 30 juin, ils ont décidé avec une vingtaine d'autres familles d'occuper ce bâtiment, vide depuis la faillite d'un promoteur parti sans laisser d'adresse. "Nous avons tous droit à un logement. En lutte pour un abri", proclament les habitants sur un drap accroché aux fenêtres de la "Corrala de Jaramillo".

- 'Une solution pour tous' -

Une soixantaine de familles se sont installées début juillet dans cinq autres bâtiments qui font partie des quelque 700.000 logements vides en Espagne, issus en partie des faillites de promoteurs après l'explosion de la bulle immobilière en 2008.

Depuis, les familles s'entraident, partagent tout. "Ensemble, on est plus fort. On veut une solution pour tous, pas au compte-goutte", explique Juan José Muñoz, porte-parole de la "Corrala del Castillo", installée dans un bel immeuble donnant sur un patio aux voutes de style andalou.

Une épine dans le pied des autorités locales de gauche. "Nous ne soutiendrons jamais ceux qui donnent un coup de pied dans la porte" pour entrer illégalement dans un logement, affirme le maire socialiste de Sanlucar, Victor Mora.

La région d'Andalousie, gouvernée en coalition par les socialistes et les écolo-communistes d'Izquierda Unida, a adopté en 2013 une mesure limitant les évictions en suspendant le droit d'usufruit pour les banques qui expulsent. Mais cette disposition a été paralysée par le recours déposé par le gouvernement conservateur espagnol de Mariano Rajoy, souligne une porte-parole.

Lundi, la région a annoncé avoir signé un accord, "le premier du genre", avec une banque pour la transformation en logements sociaux de 20 appartements vides.

"Une goutte d'eau dans l'océan", dit Juan José Muñoz, soulignant que le mouvement fait déjà tache d'huile, avec des dizaines d'occupations dans la ville voisine de Puerto de Santa Maria.

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