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07/07/2014 05:01 EDT | Actualisé 05/09/2014 05:12 EDT

L'indépendance du Kurdistan irakien, un parcours semé d'embûches (experts)

Le Kurdistan irakien serait confronté à d'énormes défis en cas de sécession, mais la menace d'un référendum d'indépendance dans un pays en plein chaos pourrait contraindre le gouvernement fédéral de Bagdad à accorder des concessions à la région autonome, selon des experts.

A la faveur du retrait de l'armée irakienne face à l'avancée des insurgés sunnites, qui ont lancé une vaste offensive le 9 juin, les forces kurdes ont pris le contrôle de territoires que Bagdad et Erbil se disputaient, notamment la ville pétrolifère de Kirkouk (nord).

Et le président du Kurdistan Massoud Barzani, qui a déjà exprimé sa détermination à ne jamais rendre ces zones, a demandé jeudi au Parlement kurde d'organiser un référendum d'indépendance.

"Cela renforcera notre position, et sera une arme puissante" à notre service, a-t-il expliqué.

Mais il s'agit surtout d'un moyen de pression sur Bagdad dans la perspective d'une indépendance à plus long terme, estiment des experts, expliquant que trop d'obstacles barrent pour l'instant la route de la sécession et en premier lieu les aspects économiques.

Si le Kurdistan a longtemps été prospère, avec un développement insolent comparé au reste du pays, ses finances ne seraient pas suffisantes pour subvenir seules aux besoins d'un Etat indépendant et élargi, même avec les revenus du pétrole des régions passées sous son contrôle.

Et Bagdad ayant différé le versement des 17% du budget fédéral alloué au gouvernement régional, le seul moyen pour Erbil d'augmenter ses revenus est l'exportation de brut via le port turc de Ceyhan.

La Turquie a annoncé en mai avoir commencé à livrer du pétrole kurde irakien sur les marchés internationaux, à la fureur de Bagdad, qui a déposé une plainte devant la Chambre de commerce internationale (ICC).

"La situation financière actuelle du gouvernement régional kurde est très fragile, et il leur a été difficile d'exporter du pétrole via Ceyhan", souligne Ayham Kamel, directeur pour le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord pour l'Eurasia Group.

Pour l'instant, "pour les Kurdes il n'y a pas d'alternative à court terme aux aides dont ils bénéficient de la part de Bagdad", ajoute-t-il.

- 'Juste un moyen de pression' -

D'autant qu'Erbil doit faire face à d'importantes dépenses militaires pour maintenir à distance les insurgés sunnites menés par l'Etat islamique (EI).

S'ils avancent principalement au Sud, vers Bagdad, ce n'est qu'une question de temps avant qu'ils se tournent vers le Nord, ce qui pourrait forcer Erbil à demander l'aide du gouvernement central, selon les experts.

Erbil n'est donc pas en position de rompre les amarres avec Bagdad, où les politiciens kurdes se disputent d'ailleurs les postes-clés du futur gouvernement irakien, toujours en gestation après les élections d'avril en raison de profondes divisions au sein du Parlement.

"(Le référendum) est juste un moyen de mettre la pression sur le gouvernement de Bagdad, et la preuve en est qu'ils (les politiciens kurdes) se disputent encore les postes", relève Ihsan al-Shammari, professeur de sciences politiques à l'université de Bagdad.

Quant aux soutiens internationaux à la création d'un nouvel Etat, ils sont faibles et incertains.

Si Ankara a récemment tempéré son opposition à un Kurdistan irakien indépendant, il est difficile de savoir si ce soutien relatif se poursuivra au-delà de l'élection présidentielle du 10 août, que le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan espère remporter en comptant notamment sur le vote de la minorité kurde.

Difficile aussi de savoir si le Kurdistan irakien, autonome depuis 1991, serait prêt à troquer la domination de Bagdad contre l'influence d'Ankara.

Les Etats-Unis se sont prononcés contre le projet de référendum, et l'Iran chiite, puissant voisin de tout futur Etat kurde, ne devrait pas non plus l'approuver.

Soutiens limités et finances insuffisantes obligent, l'avenir pourrait bien confirmer que les annonces de M. Barzani sur l'indépendance n'étaient guère plus qu'un moyen de pression sur Bagdad. Une manoeuvre risquée qui pourrait se retourner contre lui.

"Sa population (est) très attachée à l'indépendance, et a déjà été frustrée dans le passé qu'il ne les y mène pas", estime Toby Dodge, directeur du centre du Moyen-Orient à la London School of Economics.

A trop faire rêver son peuple à l'indépendance, il risque gros s'il ne tient pas ses promesses.

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