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17/06/2014 06:03 EDT | Actualisé 17/08/2014 05:12 EDT

Un siècle après, l'attentat de Sarajevo divise toujours les Balkans

Bien que le nom de Gavrilo Princip ait été associé à celui de Sarajevo durant un siècle, la capitale bosnienne a effacé toute trace de l'assassin de l'archiduc héritier d'Autriche François-Ferdinand, que la population aujourd'hui majoritairement musulmane identifie à ses ennemis serbes du conflit des années 1990.

Pour les Serbes, il reste un "héros" et l'"assassin d'un tyran", qui commit son geste avec l'objectif d'unifier les Slaves du sud, indépendamment de leur ethnie et religion, dans un seul pays indépendant.

Vasa Cubrilovic, l'un des conjurés de Sarajevo devenu plus tard ministre dans la Yougoslavie de Tito, exprimait en 1984 une analyse qui continue d'avoir cours : "Les Habsbourgs régnaient partout en égocentriques, et n'agissaient que pour eux-mêmes et leurs intérêts. Notre attitude envers eux était la même dans tous les autres pays".

En revanche, la plupart des historiens musulmans bosniens estiment aujourd'hui que Princip et son organisation, la Mlada Bosna (Jeune Bosnie), voulaient surtout un rattachement de la Bosnie à la Serbie.

Alors que les protagonistes depuis longtemps réconciliés de la Première guerre mondiale, notamment la France et l'Allemagne, vont marquer ensemble à Sarajevo le centenaire de son déclenchement par le geste de Princip, cet anniversaire a ravivé les divisions dans les Balkans, à peine sorties de la série de conflits sanglants consécutifs à l'éclatement de la Yougoslavie.

Les Serbes de Bosnie ont refusé de participer aux événements officiels prévus à Sarajevo, jugés "révisionnistes", et préparent leurs propres cérémonies, parrainées par le président de l'entité serbe, Milorad Dodik, et la vedette du cinéma balkanique, le réalisateur serbe Emir Kusturica.

"Gavrilo Princip sera célébré ici comme un héros national", a promis M. Kusturica.

Un monument en l'honneur de Gavrilo Princip sera notamment inauguré à Visegrad, en Bosnie orientale, ainsi qu'à Belgrade et dans un quartier de Sarajevo peuplé par des Serbes.

- Plaque commémorative enlevée -

M. Dodik, dès l'annonce en 2013 des cérémonies communes européennes à l'occasion du Centenaire, a dénoncé "une nouvelle tentative de révision de l'histoire" visant selon lui à accuser les Serbes d'être à l'origine de la guerre.

Depuis la fin de la guerre intercommunautaire de Bosnie qui a fait près de 100.000 morts entre 1992 et 1995, ce pays est divisé en deux entités, l'une serbe et l'autre croato-musulmane.

En 1992, dès le début du conflit, une dalle en pierre figurant les empreintes des pieds de Gavrilo Princip à l'endroit même d'où il a tiré sur l'héritier de l'empire austro-hongrois a disparu de Sarajevo, majoritairement musulmane et croate.

Une plaque commémorative datant de la Yougoslavie communiste et expliquant que l'attentat de Princip avait exprimé la "protestation populaire contre la tyrannie" a également été enlevée.

Un pont proche du lieu de l'attentat, qui avait reçu le nom du jeune étudiant nationaliste, a retrouvé le nom de "Pont latin" qu'il avait à l'époque.

"Au sein de l'armée (serbe de Bosnie, ndlr) qui bombardait Sarajevo pendant la guerre (intercommunautaire de 1992-95), on vouait un culte à Gavrilo Princip", dénonce l'historien bosnien musulman Husnija Kamberovic pour expliquer le "contexte dans lequel la perception du personnage a changé" parmi la population de la capitale bosnienne.

"Cent ans plus tard, le temps est venu de revisiter tout ce qui est lié à la Première guerre mondiale, à l'attentat, à ses origines, et au début de la guerre", plaide M. Kamberovic, directeur de l'Institut d'histoire de Sarajevo, qui prépare une conférence internationale sur l'événement.

Pour sa part, l'historien serbe bosnien Slobodan Soja continue à estimer "injuste" de décrire Princip et ses complices comme des "terroristes".

"Ce qui est tragique, c'est qu'ils appartenaient à la meilleure génération que nous avons jamais eue (...) Ils ont commis certes un attentat odieux, mais il faut souligner qu'ils ne faisaient pas de différence entre les peuples slaves, qu'ils soient catholique, musulman ou orthodoxe", fait valoir M. Soja.

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