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«En finir avec Eddy Bellegueule» d'Édouard Louis : le best-seller de la révolte (ENTREVUE)

Les crachats coulent sur son visage. Les insultes se répercutent en échos dans sa tête. Les insinuations sur son homosexualité chassent l’innocence de son regard. La violence dont il est témoin et victime empêche sa bouche de formuler l’indicible, de dire l’ignorance et l’humiliation.

Cette histoire est celle d’Eddy Bellegueule, ou plutôt d’Édouard Louis, l’auteur du succès de la dernière rentrée littéraire avec ses critiques dithyrambiques des deux côtés de l’océan, ses plus de 170 000 copies vendues, sa nomination parmi les finalistes au Goncourt du premier roman, ses traductions dans plus d’une douzaine de langues et son adaptation au cinéma par le réalisateur André Téchiné au cours de la prochaine année.

Eddy Bellegueule, c’est aussi une façon de rompre avec son passé, ce qu’il était et ce que les autres ont fait de lui. C'est pour mieux le comprendre, explique le jeune auteur de 22 ans qui poursuit actuellement ses études en sociologie et en philosophie. «Les sciences sociales ont été au centre de mes démarches compréhensives, afin de ne pas juger les individus. Je voulais les replacer dans les mécanismes collectifs qui les poussent à agir et penser de la sorte.»

«Ça me permet d’excuser ceux qui m’ont fait vivre ce que j’ai vécu, sans excuser ce qu’ils m’ont fait. Je voulais dénoncer l’exclusion et la violence, qu’elle soit verbale ou physique, en m’attaquant aux conditions qui les font advenir comme ça. Je ne crois pas à la responsabilité individuelle.»

Littérature d’insurrection

Bien que son histoire soit campée en Picardie, région française où le chômage fait son chemin de maison en maison comme une maladie contagieuse, Édouard Louis précise que son roman a plus à voir avec les classes que le territoire.

«Il existe évidemment des pays où c’est plus simple d’être gai, peu importe le niveau social, mais j’avais surtout envie de parler des structures de la misère qui nous poussent à reproduire les comportements d’exclusion. Les gens se sentent infériorisés et répètent le cycle de la violence sur les femmes, les Noirs, les Arabes ou des petits garçons comme Eddy.»

«Plusieurs personnes voient du mépris lorsque je dis que l’homophobie, le racisme et le sexisme sont très présents dans certaines classes populaires, mais je ne comprends pas pourquoi. Ne pas en parler, c’est le meilleur moyen de ne pas changer les choses.»

Il se dit d’ailleurs inspiré par des auteurs comme Proust, Gide et Duras, qui ont transformé notre perception du monde en écrivant sur des thématiques comme l’homosexualité, la folie et le féminisme. «L’acte de dénoncer est le meilleur chemin vers l’émancipation. J’essaie de convertir la violence de mon passé en autre chose. S’il devait rester quelque chose de mon enfance, c’est la dimension insurrectionnelle de mes mots.»

Espoir et révolte

Père alcoolique et sans emploi, mère peu scolarisée, frère ultra violent, voisins qui font la liste des synonymes disgracieux de l’homosexualité, le petit garçon fera tout pour survivre à son environnement. Quitte à simuler l’hétérosexualité, en s’assurant d’être vu du plus grand nombre, et à contrôler les moindres aspects de sa gestuelle, de sa voix, de ses goûts et de son attitude, afin de détruire tout ce qui pourrait trahir sa différence. «La plupart du temps, les gais apprennent très tôt la notion de rôle et de mensonge. Ils sont contraints à ça, s’ils veulent survivre. »

Au fil du récit, Eddy se sert d’ailleurs de son talent pour jouer la comédie afin de sortir de sa condition. Il sera admis dans une école de théâtre qui lui permettra de quitter son village natal. «Je ne pratique plus le théâtre aujourd’hui, car l’écriture a pris toute la place, mais l’idée de se réinventer garde encore toute son importance dans ma vie. Je trouve intéressant de se constituer comme on voudrait être. Selon moi, il ne faut pas chercher au fond de nous ce qu’on est, car cette quête sera toujours vaine. On doit se demander ce qu’on veut devenir et construire sa vérité.»

Même s’il souhaitait ne plus être complice du silence, Édouard Louis affirme que son livre a d’abord été écrit pour les autres. « Ce livre n’est pas cathartique, mais politique. Ce qui empêche Eddy de rompre avec ce silence, c’est qu’il a honte de sa domination, d’être traité de pédé, et il a honte de sa honte. Avec mon livre, je souhaite que d’autres prennent conscience de cette honte et qu’ils s’insurgent contre elle. C’est un livre porteur d’espoir et de révolte, deux mots qui sont des synonymes pour moi. Je n’ai pas envie d’un livre qu’on contemple, mais d’une littérature qui produit un soulèvement!»

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