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25/05/2014 06:29 EDT | Actualisé 25/07/2014 05:12 EDT

Nigeria: les sanctions contre Boko Haram, une mesure surtout symbolique

Vol et contrebande d'armes, fonds provenant d'activités criminelles, soutiens financiers étrangers: le fonctionnement des islamistes nigérians de Boko Haram, hors de tout circuit formel, devrait les protéger des sanctions de l'ONU, estiment des experts.

Le Conseil de sécurité des Nations unies a placé jeudi le groupe islamiste armé sur la liste des organisations terroristes soumises à des sanctions en raison de leurs liens avec Al-Qaïda. L'ambassadrice américaine à l'ONU Samantha Power avait salué une "mesure importante" qui va "aider à fermer à Boko Haram des sources importantes de financement et d'armement ainsi que des possibilités de déplacement".

Mais ces mesures visant le groupe, objet d'une réprobation internationale depuis qu'il a enlevé en avril plus de 200 lycéennes dans le nord du Nigeria, pourraient se révéler inefficaces dans les faits.

"Boko Haram fonctionne depuis plusieurs années en-dehors des paramètres formels qui permettraient à un embargo sur les armes ou un gel d'actifs d'affecter le groupe", estime Jacob Zenn, de la Fondation américaine Jamestown.

"Ses ressources proviennent d'enlèvements contre rançon (...) et aussi d'acteurs non étatiques comme Aqmi (Al-Qaïda au Maghreb islamique), et probablement aussi d'acteurs étatiques qui contournent le système financier mondial pour transférer des fonds", explique-t-il.

Quid des "acteurs étatiques"? Il s'agit "de probables parrains de la région du Golfe persique" ayant financé "des insurgés du nord du Mali, qui auraient pu s'entraîner avec Boko Haram" au Mali "ou au moins livrer des armes, via le Niger ou le Tchad, à des bases de Boko Haram au Cameroun, en utilisant une partie de ces fonds", précise l'expert.

Lors d'un sommet à Paris le 17 mai réunissant le Nigeria et ses voisins, le président français François Hollande avait évoqué des "liens établis" par Boko Haram avec Aqmi et expliqué que le financement des islamistes nigérians provenait d'"organisations apparemment charitables, humanitaires", qui "aident, en le sachant ou en ne le sachant pas, des groupes qui, ensuite, ont des activités terroristes".

Il avait indiqué, sans plus de précision, en avoir "averti les pays du Golfe" - l'Arabie Saoudite et le Qatar sont souvent cités - afin qu'ils cessent d'"utiliser ces organisations" pour "prodiguer leur générosité", ce qu'ils "ont dit avoir fait".

Quant aux armes, les islamistes, disposant de "moyens lourds", ont selon M. Hollande une "capacité pour les utiliser grâce à une formation dispensée quand le Mali était sous occupation terroriste" dans sa partie nord en 2012-2013. "Les armes pour beaucoup viennent de Libye", avait-il ajouté.

Jacob Zenn confirme que Boko Haram obtient de l'armement par la "contrebande depuis la Libye, par la région touareg dans le nord du Mali", mais aussi grâce aux "pillages des armureries des militaires nigérians", mal organisés et régulièrement attaqués et surclassés par les insurgés.

-"Une organisation informelle"-

Pour Omoyele Sowore, du site Nigeria's Sahara Reporters, Boko Haram se distingue néanmoins par sa structure et son financement. "Les chefs de Boko Haram ne voyagent pas en utilisant leurs passeports, mais par la route, dans des véhicules volés. Ils n'ont pas d'avoirs officiels que l'on puisse identifier: c'est une organisation informelle".

Du coup, les sanctions de l'ONU seront "largement symboliques", estime Elizabeth Donnelly, de Chatham House international affairs, un think-tank basé à Londres. "Mais c'est un important signal pour l'Etat nigérian et Boko Haram."

Les Etats-Unis et d'autres pays occidentaux avaient déjà mis sur liste noire Boko Haram, sans effet sur les violences qui ont flambé depuis le début de l'année, faisant au moins 2.000 morts.

Mardi, au moins 118 personnes avaient péri dans un double attentat à la voiture piégée à Jos, ville du centre du pays, dernière attaque en date d'une longue série ayant même touché la capitale Abuja.

Pour Kyari Mohammed, spécialiste de Boko Haram et chef du Centre for Peace Studies à Yola (capitale de l'Etat d'Adamawa, nord-est), le groupe intensifie ses actions armées en raison même de l'attention internationnale qui lui est consacrée depuis le rapt des adolescentes.

"Nous avons réussi à leur donner une stature qu'ils n'avaient pas. Ils sont maintenant devenus plus importants", déplore-t-il.

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