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05/05/2014 09:28 EDT | Actualisé 05/07/2014 05:12 EDT

Larmes et colère dans les cendres à Odessa

Elles marchent dans les gravats calcinés, se tiennent la main, sanglotent. Olga et Nadijda, habitantes d'Odessa, ont pénétré lundi matin, comme des centaines de pro-Russes bouleversés et furieux, dans le bâtiment où le 2 mai une quarantaine de partisans de Moscou ont péri dans un incendie criminel.

"Traiter ceux qui ont fait ça de nazis est un compliment !" éructe Nadijda, 46 ans, qui comme tous les autres n'accepte de révéler que son prénom. "Ils sont encore pires, ce sont des monstres, des animaux. Il faut les abattre !"

Une foule houleuse et bouleversée, hurlant "Laissez-nous entrer !", assiégeait depuis samedi l'immense bâtisse en pierres de taille, siège des syndicats, où s'étaient réfugiés des centaines de pro-Russes poursuivis, après des heurts en ville, par des milliers de supporteurs de football et de pro-Ukrainiens. Quand le bâtiment, cible de cocktails Molotov, a pris feu, une quarantaine d'entre eux ont péri, asphyxiés ou brûlés vifs.

Lundi matin, le cordon de police a disparu. Certains, trop émus, n'osent pas gravir les marches noircies, mais d'autres veulent constater de leurs propres yeux.

Sergueï, 61 ans, cheveux blancs, blouson de cuir noir, est de ceux-là. Il gravit à pas lents les escaliers aux murs noircis sur lesquels un doigt a écrit "Non au fascisme". "Je suis venu pour tenter de comprendre", dit-il. "Ce n'est pas possible, au XXIème siècle, qu'une chose pareille se produise à Odessa. Ce ne sont pas des gens d'ici qui ont commis cette atrocité. Ils sont venus d'ailleurs, de l'Ouest de l'Ukraine. C'est une opération projetée de longue date".

A côté de lui une jeune fille rousse, les yeux embués de larmes, fait non de la tête quand on tente de l'interroger. Avec son téléphone elle filme un talkie-walkie calciné posé sur une rampe, un autel improvisé sur lequel on a posé des casques de chantier, des matraques, des manches de pioche. L'une d'elles est carbonisée aux deux tiers : une main a noué autour d'elle un ruban orange et noir, couleur de l'ordre de Saint-Georges, symbole nationaliste russe.

Igor, 31 ans, les poings serrés dans les poches de son survêtement, assure que "ceux qui sont morts ici sont des héros, des combattants de la liberté et de la vérité. J'ai vu les vidéos : quand ils parvenaient à échapper aux flammes, souvent blessés ou brûlés, ils étaient attendus par des jeunes qui riaient et chantaient en les battant à mort. Ce sont des monstres. Et la police les a laissé faire".

Les bouquets de fleurs s'amoncellent aux pieds des colonnes de l'entrée sur lesquelles des photos imprimées ont été accrochées dans des pochettes plastique. Elles montrent des cadavres atrocement brûlés, des corps de jeunes hommes intacts couchés dans les couloirs. Et il y a celles où des jeunes filles souriantes, portant les couleurs jaune et bleue du drapeau ukrainien, remplissent d'essence des bouteilles de bière. "Ces filles là, ces salopes, on sait qui elles sont. Nos gars vont les trouver", marmonne une babouchka.

Une autre photo est un montage : sur la partie haute un cliché en noir et blanc montre un village en proie aux flammes, au premier plan des soldats en uniformes allemands, avec la mention : "Khatyn - 1943". Et sur la partie basse l'immeuble des syndicats dont l'entrée brûle : "Odessa - 2014". A côté, sous une croix orthodoxe, on a écrit en grand "Souvenez-vous de Khatyn".

Dans ce village de Biélorussie, le 22 mars 1943, à la suite d'une attaque de partisans sur un convoi, les soldats d'un bataillon de police allemande composé pour l'essentiel de collaborateurs ukrainiens venus de l'Ouest de l'Ukraine avaient enfermé toute la population dans une grange et des maisons et y avaient mis le feu, causant la mort de 150 civils. Jamais reconstruit, transformé en mémorial, Khatyn était enseigné à tous les enfants d'Union Soviétique.

Sur l'esplanade, le mot "Génocide" a été tracé à la peinture, entouré de fleurs et de cierges colorés. A la moindre parole de travers, au moindre malentendu, les esprits s'échauffent, les gifles volent. Quelques policiers portant des casquettes, que les femmes conspuent et accusent au mieux d'incompétence, au pire de complicité, tendent de ramener le calme en séparant les groupes trop virulents.

mm/ahe/sym