DIVERTISSEMENT
05/05/2014 08:40 EDT | Actualisé 05/05/2014 08:44 EDT

«La danse de la réalité», Alejandro Jodorowsky sans rancune

FunFilm

Absent depuis 1990, le conteur ésotérique Alejandro Jodorowsky, réalisateur et scénariste du remarquable El Topo et du cultissime La montagne sacrée nous revient enfin au cinéma avec La danse de la réalité, une magnifique œuvre autobiographique sur la réconciliation où se mêlent le fantasme et le réel. Entrevue.

Avec ses 85 ans, «Jodo», l’extravagant, légendaire et adulé Franco-Chilien errant a eu mille vies et possède même une planète à son nom. On l’aura connu écrivain, mage ésotérique, mime ou cartomancien. La danse de la réalité représente son grand retour au 7e art marqué par 23 ans d’évasion.

«Réaliser à nouveau, ce n’est pas l’envie qui me manquait, explique-t-il lors d’une rencontre à Paris avec le Huffington Post Québec. J’ai passé ces 23 ans en train de digérer ce qu’était pour moi le cinéma. Entre temps, j’ai fait d’autres choses. J’ai donné des conférences, écris des livres et des bandes dessinées. J’ai pu faire ce film lorsque je me suis senti préparé.»

Le cinéaste entretient depuis le début une carrière de frondeur au risque parfois de ne pas avoir terminé plusieurs films en préparation tel l’ambitieux long métrage de science-fiction Dune, une aventure avortée qui vient dernièrement d’être relatée dans un fascinant documentaire.

«À mon âge, je n’ai plus rien à perdre. Je fais ce que je veux. Si je réalise un mauvais film, on pourra dire que c’est une œuvre testament. Par contre, si c’est réussi, on parlera d’un retour. Qu’importe les conclusions ou les critiques, tout me va maintenant», lance-t-il.

Son septième opus, La danse de la réalité - acclamé à la dernière Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes -, est habité par ses souvenirs au cœur d’un Chili prolétaire, dans son village natal. Du reste, l’œuvre testamentaire aux accents surréalistes est adaptée des deux livres autobiographiques écrits par le réalisateur lui-même et titrés La danza de la realidad et L’enfant du jeudi noir.

«C’est un film très personnel. J’ai pu reconstituer mon enfance au cœur de Tocopilla, la petite ville portuaire et pauvre où je suis né. Mais mon but n’a jamais été de faire uniquement un film, mais plutôt vivre une expérience comme une sorte de guérison de l’âme. Je réinvente tout. La réalité se transforme au fur et à mesure que le récit se dirige dans un univers composé de mirages et de rêveries», ajoute-t-il.

Thérapie familiale

Sa famille prend alors soudainement vie au grand écran, d’une singulière façon. En exorcisant le passé, tout devient fantasme. La mère récite en chantant ses dialogues. Tandis que le tyrannique père (joué par son fils Brontis Jodorowsky) est accoutré des habits de Staline. «Mon père était un communiste hâté qui nourrissait une fascination pour Staline. Il avait d’ailleurs en tête l’idée d’aller tuer le dictateur Carlos Ibáñez. Quant à ma mère, humiliée, elle a toujours eu le rêve de devenir chanteuse d’opéra. Ils ont fini par se détester. Le film a été l’occasion de les remettre à leur place. Je réalise leur rêve et j’en profite à mon tour pour réaliser le mien en réunissant mes parents dans une famille que j’ai voulu unie», dit-il.

Durant le tournage, le cinéaste est retourné sur les lieux de son enfance. L’homme y redécouvre un coin perdu ensablé où le temps ne semble pas avoir eu d’emprise. «La petite ville n’avait pas changé, seulement un peu plus délabrée, précise-t-il. Je n’y étais pas retourné depuis 70 ans! Tout était exactement à sa place, sauf la boutique de mes parents qui avait brûlé dans un incendie. Le comble, elle était située à côté de la caserne des pompiers. J’ai décidé de la reconstruire à l’identique.»

La danse de la réalité raconte une enfance malheureuse pendant les années 1930, vécues par les yeux encore naïfs d’un jeune Jodo. «Je n’ai jamais été accepté. J’étais trop différent avec mon nez pointu, ma peau blanche et mes origines juives d’immigrants russes. Les habitants me voyaient comme une anomalie. Je n’avais pas d’amis et j’ai passé toutes ces années seul à lire des livres dans la bibliothèque. Le plus drôle, c’est de voir comment les autorités locales m’ont reçu avant le tournage du film. En héros, je suis revenu acclamé. J’étais leur sauveur. J’ai même reçu un diplôme de reconnaissance de la part du maire», déclare-t-il.

Le long métrage met aussi en scène des figures monstrueuses, peuplé de clowns, de mendiants ou d’estropiés. Les influences à Buñuel, Browning ou Fellini sont ici évidentes. «Les infirmes étaient là quand j’étais enfant. Quand je suis revenu, je les ai retrouvés au même endroit. Beaucoup d’infirmes vagabondent encore dans les rues du village. Mutilés et blessés par les explosions ou les accidents dans la mine, ces hommes abandonnés se noient dans l’alcool.»

Malgré tout, Jodorowsky ne garde aucun ressentiment et en particulier envers son père. «Je ne suis pas habité par la haine. Le film représente une sorte de catharsis. Je donne à mon père cette part d’humanité qu’il ne possédait pas. Voilà la force du cinéma!», conclut-il.

L’entrevue a été réalisée grâce à l’invitation des Rendez-vous d’Unifrance.

La danza de la realidad – FunFilm – Comédie dramatique – 130 minutes – Sortie en salles le 2 mai 2014 – France, Chili.

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