POLITIQUE
05/05/2014 10:03 EDT | Actualisé 05/07/2014 05:12 EDT

Commission Charbonneau: Le MTQ savait depuis 2002 que la collusion régnait dans la région de Montréal

CEIC

Le ministère des Transports du Québec avait été mis au parfum dès 2002-2003 par une taupe de l'existence d'un vaste stratagème de collusion impliquant des entrepreneurs de la grande région de Montréal, a rappelé François Beaudry, un ancien du MTQ qui s'était déjà longuement confié à l'émission Enquête.

Un texte de Bernard Leduc et François Messier

Cet ex-conseiller du sous-ministre des Transports a expliqué à la commission avoir appris fin 2002, grâce aux confessions d'un entrepreneur de la région de Montréal qui participait lui-même à ce racket, que la collusion régnait en maître tant à Montréal qu'à Laval, et concernait autant les contrats octroyés par ces villes que ceux du MTQ.

Cet entrepreneur lui a confié des faits que le grand public n'apprendra qu'à partir de 2009, sinon devant la commission Charbonneau, soit que la mafia contrôlait le jeu à Montréal, et qu'à Laval, c'est par l'hôtel de ville que tout passait.

Au MTQ, lui a aussi appris sa source - et comme l'a démontré la commission -, les entrepreneurs abusaient du système du plus bas soumissionnaire en se partageant les contrats, une pratique appliquée sur l'essentiel des contrats du ministère dans la région de Montréal.

Cette taupe dont il n'a jamais divulgué l'identité afin de la protéger - et qu'il est d'ailleurs le seul à connaître - lui a fourni les noms de nombreux individus impliqués dans la collusion. Et, selon M. Beaudry, tous ont été nommés à la commission.

L'ex-conseiller au MTQ a expliqué avoir rapporté aussitôt les allégations de l'entrepreneur mystérieux à ses supérieurs, soit l'adjoint au sous-ministre Gilles Roussy et le sous-ministre Jean-Paul Beaulieu. Ces derniers ont alors exigé des preuves, qu'il a obtenu de son informateur en février 2003.

M. Beaudry a expliqué que son informateur lui a alors prédit, avec un grand degré d'exactitude, le résultat de 10 appels d'offres lancés par la Ville de Laval, une information qu'il s'est empressé de partager avec MM. Roussy et Beaulieu. Seront aussi mis au courant les chefs de cabinets des titulaires successifs du portefeuille des Transports.

« Avec une preuve semblable, il n'y avait plus aucun doute dans mon esprit que les mécanismes décrits étaient crédibles. » — François Beaudry

Cette histoire a marqué le début d'une longue collaboration entre la Sûreté du Québec et M. Beaudry, qui servira d'agent de liaison pour la taupe, qui veut mordicus garder l'anonymat.

« Tu ne peux pas imaginer le réseau d'influence de ces gens-là », lui aurait confié l'entrepreneur-mystère qui craint plus que tout d'être découvert par les collusionnaires. « Jamais je ne parlerai publiquement de ça, même à la police ».

Selon M. Beaudry, son informateur allait jusqu'à craindre pour son intégrité physique si jamais son double jeu était révélé.

Un réseau occulte solidement implanté

Selon cet ancien conseiller au MTQ, les entrepreneurs en construction et les firmes de génies qui faisaient leurs plans et devis avaient constitué un réseau « occulte » d'influence qui « touchait tous les niveaux », le MTQ comme le « niveau politique ».

C'est ainsi qu'il explique qu'un ex-fonctionnaire - une allusion à Guy Hamel, semble-t-il - ait pu mal agir sans craindre de perdre son poste. « Il a cette assurance parce qu'il se sent rassuré par un réseau », a-t-il interprété.

M. Beaudry a bien pris soin d'ajouter qu'il n'en connaît pas toutes les ramifications, mais insiste :

« Il existe ce que j'ai appelé un establishment, un réseau bien établi, solide. Tellement solide que ce que je vous dis aujourd'hui était connu il y a 11 ans, presque 12 ans. Et on est là aujourd'hui... » — François Beaudry

Selon l'ex-conseiller au MTQ, cet état de fait était connu tant des autorités au MTQ qu'au sein des plus hautes autorités gouvernementales, voire jusqu'au secrétaire général du gouvernement - le numéro 1 de la fonction publique québécoise.

« Je laisserai M. Beaulieu en parler », a-t-il laissé tomber, une allusion à l'ex-sous-ministre Jean-Paul Beaulieu qui lui a succédé à la barre.

Un contrat réservé à Tony Accurso

Au printemps 2003, l'entrepreneur mystère a informé François Beaudry que des contrats attribués par la direction territoriale de Montréal du MTQ pour la réfection du rond-point L'Acadie avait été donnée par les collusionnaires aux entreprises de Tony Accurso.

Devant la commission Charbonneau, l'entrepreneur Lino Zambito avait lui-même confirmé ce fait, précisant que s'il avait réussi à obtenir le premier des six contrats, il avait dû rapidement se retirer de la course au terme d'une rencontre de médiation avec M. Accurso, parrainée par nul autre que Vito Rizzuto.

Les efforts de M. Beaudry, appuyé par ses supérieurs, ont entre autres porté sur une réclamation faite par l'entrepreneur pour trois murs de soutènement construits à la demande de la direction territoriale de Montréal et n'étaient pas prévus à son contrat. Le conseiller a contesté la réclamation, ce qui a donné lieu à une querelle avec cette direction, dont deux cadres - Claude Paquet et Paul-André Fournier - ont témoigné récemment devant la commission.

La direction territoriale soutenait qu'il s'agissait de « quantités supplémentaires » au contrat, ce qui ne nécessitait pas l'approbation du sous-ministre; M. Beaudry affirmait plutôt qu'il s'agissait d'un avenant (extra), qui exigeait cette approbation.

Il a dit devant la commission avoir été frappé par le coût « extrêmement élevé » de ces murs, notamment en raison du prix élevé du béton demandé par Louisbourg : 1200 $ le mètre cube, soit bien au dessus des autres entreprises ayant soumissionné.

M. Beaudry recommandera en conséquence au sous-ministre Beaulieu de ne pas autoriser le paiement de ces travaux de 2,3 millions de dollars, bien qu'ironiquement ce dernier ait déjà été fait.

C'est finalement le sous-ministre Florent Gagné - successeur de M. Beaulieu - qui autorisera le tout en septembre 2004. Entendu par la commission il y a deux semaines, ce dernier s'est défendu d'avoir quelque chose à se rapprocher dans ce dossier.

« Une bombe à retardement »

M. Beaudry a expliqué que ses conclusions quant à ces travaux effectués par la compagnie de Tony Accurso avaient déjà été transmises alors à la Sûreté du Québec.

« Là, on est en présence d'un cas vraiment majeur », a commenté M. Beaudry. « C'était une espèce de bombe à retardement, le fait que la SQ travaillait là-dessus. Ça pouvait exploser en tout temps », a-t-il ajouté, en précisant que « les quelques personnes informées du dossier » étaient parfaitement au courant de cette possibilité.

« Toutes les années où j'ai été au ministère, jusqu'en 2007 - peut-être naïvement - je m'attendais à une grosse razzia policière. En 2004, je l'attendais. En 2005, je l'attendais. En 2006... Finalement, il n'y a jamais rien eu. » — Auteur

Entré au MTQ en 1974, M. Beaudry a longtemps été présent sur le terrain pour le MTQ pour s'occuper de travaux routiers avant de devenir conseiller au bureau du sous-ministre, poste qu'il occupera de 2000 à 2007.

Extrait de l'entrevue de M. Beaudry à Radio-Canada en 2009

M. Beaudry s'était fait expliquer par son informateur que les collusionnaires utilisaient un langage codé emprunté au vocabulaire du golf pour contourner les règles normales d'attribution de contrats:

« Le langage utilisé pour indiquer que l'entrepreneur qui organisait la soumission c'est lui qui organisait le « foursome » [...]. « Je donne un exemple : à 11 h - O.K., on va partir au quatrième trou. On va être neuf joueurs. Pis ça, on sait que dans le domaine de la construction, le quatrième trou c'est 4 millions. On va être neuf joueurs, c'est en haut de 900 000. Peu importe le prix que tu vas rentrer, çà c'est avant taxes. Fait que tu peux rentrer 4,978 millions. Tu sais que, automatiquement, le joueur qui a organisé la partie de golf, c'est à lui, la game, parce que lui y va être juste en bas du 4,9 millions.

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