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28/03/2014 03:43 EDT | Actualisé 27/05/2014 05:12 EDT

L'Histoire, arme et victime dans la crise qui oppose l'Ukraine et la Russie

Pour la Russie et l'Ukraine, l'Histoire est une arme de choix dans le conflit qui les oppose, mais puiser dans les douloureux souvenirs de leur passé commun, notamment dans ceux de la Seconde guerre mondiale, pourrait rouvrir des blessures difficiles à guérir.

Depuis la destitution du président ukrainien pro-russe Viktor Ianoukovitch, les hommes politiques et les médias des deux ex-républiques soviétiques ont réveillé les fantômes de la Seconde guerre mondiale, s'accusant mutuellement d'avoir des penchants "fascistes" et d'être des descendants d'Adolf Hitler.

Si les Ukrainiens voient en la Russie une puissance aux velléités impérialistes, la télévision russe, elle, répète que l'Ukraine est désormais gouvernée par des "fascistes et des banderovtsi", après les manifestations de Maïdan organisée d'après elle par l'extrême-droite.

Les "banderovtsi" -- terme peu usité en Russie avant 2014 mais maintenant dans toutes les bouches -- est une référence aux disciples de Stepan Bandera, leader des combattants anti-soviétiques de l'Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) pendant la Seconde guerre mondiale.

L'UPA a affronté l'Armée rouge et a perpétré des massacres à l'encontre des Polonais dans l'ouest de l'Ukraine. Ses membres ont combattu mais aussi collaboré avec les Nazis, et certains ont rejoint les SS.

Abhorrée en Russie mais considérée dans l'ouest de l'Ukraine comme héros de la lutte pour l'indépendance, l'UPA demeure l'un des points les plus controversés de l'histoire soviétique.

Le fantôme de Bandera

Lors de son discours historique au Kremlin le 18 mars sur le rattachement de la Crimée à la Russie, le président russe Vladimir Poutine s'est alarmé de l'attraction grandissante, selon lui, des idées de Bandera en Ukraine.

"Ce que veulent faire les héritiers ukrainiens de Bandera - le larbin d'Hitler pendant la Seconde guerre mondiale, est déjà devenu clair pour tous", a-t-il dit.

Vladimir Poutine a justifié la reprise par la Russie de la Crimée - que l'Occident a qualifié d'annexion - par son devoir de protéger les russophones de la péninsule menacée par les nationalistes ukrainiens "fascistes".

Mais, avec de si régulières allusions à l'UPA et à Stepan Bandera, la Russie court le risque de renforcer leur place dans la conscience collective des Ukrainiens.

"Les autorités russes identifient tellement les révolutionnaires ukrainiens avec les nationalistes ukrainiens de la Seconde guerre mondiale que cela pourrait en fait augmenter la tolérance (des Ukrainiens) envers les slogans et les héros nationalistes", remarque Serhy Yekeltchyk, expert de l'Ukraine à l'université de Victoria, au Canada.

"Plus Poutine s'immisce dans les affaires ukrainiennes, plus cette tolérance se renforcera", a-t-il averti.

Bien avant la crise diplomatique actuelle, les doléances des Ukrainiens envers la Russie étaient déjà nombreuses. Certains reprochent même aux Russes de leur avoir volé l'appellation "Rus" - le nom du premier Etat slave, fondé autour de Kiev - laissant à leur pays un nom qui signifie "région frontalière".

Et beaucoup d'Ukrainiens n'ont toujours pas pardonné le refus des autorités russes contemporaines à admettre la responsabilité de Moscou dans la famine des années 1930 organisée par Staline qui a tué des millions d'Ukrainiens.

L'Ukraine joue la carte "Poutine-Hitler"

La comparaison entre le pouvoir russe et les Nazis est aussi désormais utilisée par certains politiques et médias en Ukraine, une vexation d'autant plus grande que la Russie tire une grande fierté d'avoir vaincu l'Allemagne nazie lors de la Seconde guerre mondiale, appelée dans le pays "La Grande guerre patriotique".

L'influent présentateur de télévision Savik Shuster a plusieurs fois fait le parallèle entre le président russe et le leader nazi au cours des dernières semaines.

"Je vous suggère de jeter un coup d'oeil au discours de Vladimir Poutine et de voir à quel point il y a des similitudes avec le discours d'Adolf Hitler au Reichstag" en 1939, a lancé le journaliste tandis que l'ancienne Première ministre Ioulia Timochenko hochait vigoureusement de la tête en signe d'assentiment sur le plateau.

A Moscou, les parlementaires, qui ont voté la loi permettant l'incorporation de la Crimée à la Russie, affirment continuer la lutte soviétique de la Seconde guerre mondiale contre les fascistes.

Ils ont épinglé à leurs revers le ruban de Saint-Georges, devenu ces dernières années le symbole en Russie de la victoire soviétique contre l'Allemagne nazie.

"Dans les discours officiels russes, la lutte pour les droits des russophones est la continuation symbolique de la Grande guerre patriotique", souligne le professeur Yekeltchyk.

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