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27/03/2014 02:49 EDT | Actualisé 26/05/2014 05:12 EDT

« Les artistes sont importants, ils révèlent le meilleur en nous » - Simon Brault

Le 30 mars, Simon Brault quittera son poste de vice-président du Conseil des Arts du Canada, qu'il occupe depuis 10 ans. Il aura ainsi fait deux mandats de 5 ans, le premier sous la gouvernance des libéraux, le deuxième sous les conservateurs.

Avant de céder sa place à Nathalie Bondil, la directrice du Musée des beaux-arts de Montréal, il a rencontré la journaliste Tanya Lapointe, pour dresser son bilan de la dernière décennie.

Q : En quittant ce  poste que vous avez occupé pendant 10 ans, avez-vous le sentiment de quitter une équipe et une mission dont vous vous étiez investie?

R : C'est une espèce de séparation parce qu'évidemment j'ai rencontré beaucoup de gens à travers le Canada depuis 10 ans. J'ai travaillé avec une équipe forte et j'ai découvert un autre monde, une autre perspective sur les arts.

C'est difficile de partir, mais j'ai hâte de retrouver du temps pour continuer d'écrire, d'argumenter et de défendre la cause des arts. Je pense qu'on en a besoin.

Q : En une décennie, la société a beaucoup changé notamment avec l'avènement des réseaux sociaux. Quel est le plus grand changement que vous avez constaté en 10 ans au Conseil des arts du Canada?

R : Je suis entré en 2004, l'année de création de Facebook. En 2006, c'était Twitter. Le iPhone n'existait pas encore.

En 10 ans, on a assisté à la quasi-implosion de l'industrie du disque traditionnel et au bouleversement de l'industrie du livre. Il y a eu des changements majeurs, mais je ne suis pas devenu pessimiste. Au contraire, on a beaucoup plus d'outils pour communiquer et pour rejoindre les gens. Aujourd'hui, tout le monde peut faire des choix, être son propre commissaire. Ça ne passe plus nécessairement par les médias traditionnels.

Q : Comment le Conseil des arts s'est-il adapté à ce bouleversement?

R : Personne ne s'est complètement adapté encore, mais la force du Conseil des arts, c'est qu'il est à l'écoute des artistes professionnels et des organisations qu'il soutient. Ce n'est pas une organisation dans sa tour d'ivoire à Ottawa.

Le conseil des arts s'est aussi rendu compte qu'il n'est pas au service des artistes, mais au service des citoyens. On soutien donc les artistes parce qu'ils rejoignent les citoyens (NDLR : à travers leur art).

On a aussi réalisé que les enjeux pour l'avenir des arts, ici ou ailleurs dans le monde, ne sont pas que des enjeux économiques. Ce n'est pas vrai que les problèmes seraient réglés si on avait beaucoup plus d'argent. On a besoin de plus d'argent, mais la solution réside dans la valorisation du rôle des arts dans la société et dans le quotidien des gens. C'est un aspect qui m'a toujours passionné et que j'ai vraiment essayé de prioriser dans les 10 dernières années au Conseil des arts.

Q : En 10 ans, vous avez vu passer de nombreux artistes au Conseil des arts. Quelles carrières avez-vous vues naître au fil des ans?

R : Je suis habituée à ça parce que ça fait 30 ans que je suis à l'École nationale de théâtre du Canada. Je suis dans un incubateur d'artistes, où j'ai vu naître les carrières de Wajdi Mouawad et Roy Dupuis.

Ce qui m'a fasciné au Conseil des arts, c'est l'étendue du système de prix que l'on gère pour soutenir toutes les formes d'arts (de l'architecture au hip-hop, en passant par la littérature et le ballet).

Le Prix du gouverneur général porte le nom « gouverneur général » mais l'argent vient du Conseil des arts du Canada, les jurys aussi. C'est une opération constante qui permet de mettre en lumière des artistes dont on n'aurait pas entendu parler autrement. Les artistes à la télé et au cinéma, on les connaît par leur nom, mais on voit moins les artistes visuels ou certains auteurs.

Je pense que les artistes sont importants dans une société parce qu'ils révèlent ce qu'il y a de meilleur en nous. Ils nous permettent de rêver que la vie peut être autre chose que ce qu'on pense qu'elle est.

Q : Vous parlez de la valorisation des artistes et de leur processus créatif, mais dans la société, on s'intéresse souvent à la valeur économique de l'art. Est-ce qu'il y a eu une évolution de ce côté?

R : On est beaucoup plus conscient aujourd'hui qu'il y a 10 ans que l'art a une réelle valeur économique, mais il y a un piège, parce qu'on ne peut pas tout mesurer uniquement sur le plan économique.

Je pense que dans les prochaines années, on va réaliser que nos problèmes économiques sont liés aux problèmes sociaux. Les gens vont réaliser que les arts et la culture ont un poids extrêmement important dans la lutte contre la pauvreté, dans l'image de soi, dans l'interculturalisme, etc.

Il faut en parler, l'expliquer et l'illustrer. Si on oublie de le faire, la question disparaît.

Le Conseil des arts a la responsabilité de prendre une parole publique pour expliquer notre démarche et ne pas devenir prisonniers des gens à qui on donne des subventions. Il faut tenir compte des citoyens qui paient des impôts et qui élisent les politiciens.

Q : Votre poste au sein du Conseil des arts n'est pas politisé, mais vous avez été nommé par le gouvernement élu. Lorsqu'il y a eu des compressions, avez-vous réussi vous opposer à certaines de ces décisions?

R : Je l'ai fait, mais c'est un exercice très difficile avec tous les chapeaux que je porte. D'un côté, je travaille à la formation d'artistes à l'École nationale de théâtre. De l'autre côté, je suis à Culture Montréal où on revendique plus de place pour la culture.

Quand j'ai été renommé pour un deuxième mandat au Conseil des arts, c'était après la publication de ce livre. Je me suis dit que j'avais trouvé une façon de m'opposer de manière suffisamment respectueuse, mais claire, ferme sans être brutale, pour que même ceux qui recevaient la critique me fassent confiance.

Je n'ai aucune affiliation politique et je n'en veux pas non plus. Ma vraie cause, c'est la reconnaissance des arts et de la culture.

Q : À titre de vice-président, quelles étaient vos responsabilités que vous cédez maintenant à Nathalie Bondil?

R : Le président et le vice-président ne sont pas élus par le Conseil, mais nommés par le gouvernement. Une des tâches importantes, c'est d'être l'interlocuteur  avec le gouvernement en matière de politique. J'étais donc en relation avec le ministre de Patrimoine Canada pour défendre et argumenter le dossier du Conseil des arts.

J'ai aussi joué un rôle public de porte-parole du Conseil. J'ai pu écrire avec l'équipe des discours et des conférences pour le milieu des arts, pour les remises de prix, mais aussi pour des chambres de commerce et des groupes communautaires pour expliquer le rôle du conseil.

Donc, j'ai joué à la fois un rôle interne de gouvernance (approuver des subventions, réagir aux propositions du personnel) mais aussi un rôle très public. C'est pour ça que je suis heureux de voir que c'est Nathalie Bondil qui va me succéder, parce que c'est aussi une personne qui est une vraie communicatrice.

Q : Quels seront les défis auxquels Nathalie Bondil devra faire face pendant son mandat?

R : Comme j'ai dû le faire il y a dix ans, elle devra apprendre comment fonctionne ce système.

Elle va amener une contribution extraordinaire parce que Nathalie, comme moi, dirige une institution qui n'est pas dépendante du Conseil des arts. L'école nationale de théâtre du Canada ne l'était pas, le Musée des beaux-arts de Montréal non plus. C'est du moins marginal. Ce qui signifie qu'elle aura une liberté et une indépendance qu'elle pourra assumer.

Il faut toutefois apprendre à recevoir les critiques les soirs de premières. Les gens viennent nous voir et nous disent : « J'ai pas eu de subventions. Pourquoi? » ou encore : « J'ai été coupé, qu'est-ce qui arrive ».

Il y a toujours quelqu'un qui a été refusé au Conseil des arts parce qu'on a des milliers de demandes qu'on ne peut pas toutes accepter. Il faut donc apprendre à écouter les gens, être respectueux et faire preuve d'empathie. Il faut leur donner de l'information pertinente pour qu'ils continuent leur démarche. Je pense que c'est important.

Nous avons beaucoup discuté Nathalie et moi au cours des dernières semaines et je suis certaine que ce sont des choses qu'elle va maîtriser très rapidement.