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10/03/2014 08:36 EDT | Actualisé 10/05/2014 05:12 EDT

<em>L'honneur des houris</em>, par Mathieu Lachance, finaliste du&nbsp;Prix de la nouvelle 2014

Ancien vétérinaire devenu ostéopathe, Mathieu Lachance vit dans les Laurentides. Il est finaliste du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2014 pour sa nouvelle L'honneur des houris

Dans ce texte inédit, une Égyptienne écrit à sa fille pour lui raconter le viol collectif qu'elle vient de subir sur la place Tahrir, au milieu de la foule. 

L'honneur des houris

Le Caire, 1er juillet 2013.

Salma, tu as dû le voir au journal télévisé, il y a encore eu aujourd'hui protestations à la place Tahrir. Je sais que ce soir tu liras tes courriels pour avoir de nos nouvelles. Chérie, j'ai besoin de t'écrire : comme d'habitude dans les moments difficiles, c'est vers toi seule, ma fille, que mon cœur vole.

Ce matin, ton père et ton frère sont partis manifester. Nous sommes une famille si engagée! Mais depuis que nos opinions politiques divergent, ton père m'interdit toute implication. Tu te souviens quand ça a commencé? Tu étais encore ici. Heureusement que je t'avais, ma confidente. Comme d'habitude avant de partir, il m'a formellement avertie de ne pas y aller. Lui pro-Morsi, moi opposante. Tous ces enjeux, quel délire! Devrais-je regretter d'avoir désobéi? Non, ça m'a permis de connaître certaines vérités. Si tu savais ce que ton père faisait! Depuis combien de temps cela durait? Ma fille, mon amour, l'honneur n'appartient-il qu'aux hommes? Qu'est-ce que l'honneur d'une femme? Tu devras répondre à ces questions pour moi.

Je suis une lionne, comme tu le dis toi-même, et plutôt entêtée. C'est d'ailleurs grâce à mon acharnement que j'ai obtenu de ton père que tu partes à Paris. Nous étions au musée quand ton amie Yasmina est venue t'annoncer que tu étais reçue à la Sorbonne. Comme je voudrais maintenant être loin d'ici. Avec toi, là-bas. Dans tes bras. Pourtant ce jour-là sous les fresques, je me disais que l'art arabe était empreint de féminité. Toute la beauté des femmes dans ces courbes gravées, et notre mystère aussi, protégé de subtiles arabesques. Connais-tu ma chérie l'aveuglement des hommes? Nous sommes les houris ici-bas; non au paradis, et surtout pas cloîtrées comme le veut le prophète.

Telle une lionne donc, je suis sortie moi aussi pour manifester. J'ai pris une précaution : je me suis voilée d'un niqab que j'avais emprunté. C'était une drôle d'idée, je l'avoue, mais j'étais certaine de ne pas être reconnue. L'ambiance dans la rue n'a plus rien à voir avec ce que tu as connu en 2011. Les imams dans la foule, comme des récifs dans une mer en furie. Des blindés en grand nombre. Mais ne t'inquiète pas pour ton frère, Salma : ce que j'ai à t'annoncer ne concerne ni les arrestations politiques ni les balles perdues. Il s'agit, c'est incroyable, d'un crime d'honneur. J'allais rejoindre Yasmina, elle devait être là déjà, avec toutes tes amies. Jamais je n'avais anticipé ce que j'allais trouver. Salma crois-moi, rien n'est plus fort que le lien d'une mère à sa fille. Et quel plus grand réconfort que d'être réunies? Mais du fond de ma douleur, je t'en supplie, ne reviens jamais ici, dans ce pays où le crime d'honneur est toléré seulement si c'est un homme qui l'a perpétré. Derrière mon niqab, par un malheureux hasard je l'ai rencontré. Après, je suis revenue plus tôt que prévu. Il ne me restait qu'à l'attendre dans notre appartement du cinquième étage.

Ça vient tout juste d'arriver, mes mains tremblent encore. Pourras-tu pardonner à ton père et à ta mère l'ignominie de leurs péchés? Nous étions dans la cuisine, face à face. J'ai pris le couteau et je l'ai tué. Ma fille, ton père est mort par la main de ta mère. Salma, laisse-moi terminer, sois forte et lis jusqu'au bout, que je te dise comment ça s'est passé.

J'avançais dans la foule, sans rien pressentir. Que peut faire une souris saisie par les serres, quand du haut du ciel pleuvent ses gouttes de sang? Combien d'hommes pour me tenir? Je ne les ai même pas vus : ils ont utilisé mon voile pour me bâillonner. Ils ont pris le tissu et l'ont serré. Pendant des secondes, une éternité, je n'ai pu respirer. L'effroi qui sommeille au plus profond de notre âme et que nous ignorons, quand il se réveille, nous le reconnaissons! Je refusais encore de croire que ça allait m'arriver. Quand je fus immobilisée et que les mains des hommes fixèrent mes bras, tirèrent mes pieds puis écartèrent mes jambes, la réalité tua mon incrédulité. La foule comme la mer, les vagues comme des poings, les slogans, les rafales de haine, tout un chaos qui s'abattait sur moi et en moi. J'entendais au loin « Dieu est le plus grand ». As-tu déjà vu Salma cent femmes violer un seul homme? Non! Alors pourquoi eux? La panique est vaine pour protéger l'arcane et les filigranes d'or volent en éclats. Le premier a mis du temps, des élans violents. Un deuxième est venu avec des insultes et une grêle de coups. Combien il y en a eu? Douze? Je ne sais pas. On dit qu'avant de mourir on voit sa vie défiler. Ce n'est pas ce que j'ai vu, et pourtant je vais mourir. Poings, cris, insultes, indifférence de la foule, et tour à tour leur spasme! Le pire allait venir avec le dernier. Avant de s'installer, il a craché ses injures, j'ai reconnu des mots comme « putain » ou « salope »; et sa voix! J'ai voulu crier, lui parler, essayer qu'il me voie; mais ceux qui me tenaient ont serré leur étreinte et tiré sur le voile qui me masquait toujours. La tête renversée, ne pouvant que hoqueter, j'ai reçu encore des coups de poings et de hanches.

Le voile, finalement, est un instrument parfait pour réduire au silence et contentionner; et surtout anonymiser. Pourtant, elles ne seront pas voilées, je crois, les houris promises qui accueilleront ton père là où il va.

Le dernier donc, par sa voix je l'ai reconnu. En me débattant, j'ai réussi un bref instant à l'apercevoir par la transparence du tissu : c'était bien lui! J'ai même reconnu sa façon de bouger, que j'avais remarquée dès notre première nuit, celle où l'hymen fut consumé, où j'avais saigné aussi. C'était neuf mois avant ta naissance. Oui, c'est bien ce que tu as compris, Salma, mon enfant chérie. C'était ton papa, mon propre mari.

Puis ils m'ont relâchée, me disant de partir avant qu'ils n'aient envie de recommencer. J'ai traîné les lambeaux de ma destruction, en rampant je crois. La foule, les chars et l'écume des blessés, toute la mer enragée sous un nuage lacrymogène, une réalité qui ne me touchait plus. Malgré les cris et les éclats, j'avançais prisonnière d'un silence de plomb.

Il est arrivé à la maison peu de temps après moi. Il a remarqué les contusions, il a voulu m'examiner, je me suis raidie. Il m'a brusquée, puis il a vu le sang. Il a arraché mon pagne et a vu l'évidence. Salma, sa réaction, c'est comme s'il était plus blessé que moi! Quand il a remarqué le tas de linge dans le coin de la chambre, il a reconnu le niqab; je l'ai vu devenir livide quand il a compris. Il s'est mis à trembler. « Qu'as-tu fait là, misérable femme? Je t'avais pourtant interdit d'y aller! » Je me suis enfuie hors de la chambre, il m'a rattrapée dans la cuisine. Il m'a secouée contre le comptoir. Je crois qu'il cherchait comment se disculper, ou encore pire, comment cacher son crime. Puis il a dit, il l'a vraiment dit : « Tu m'as déshonoré. » La gifle qu'il m'a donnée m'a fait défaillir.

À ce moment, j'ai tout compris : ce que les femmes par leur bonté ne peuvent comprendre les yeux voilés. Ce que les femmes ne peuvent entendre parce que femmes justement. Dans ce pays nous n'avons d'autre honneur que celui de nos maris. Si je devais encore entendre les députés légiférer sur le port du voile et leurs idéaux de vertus, au lieu de foi exaltée, d'idéal de pureté, ou de chasteté, ou quoi encore, je ne sais plus ce qu'ils veulent! Je revivrais dans mon corps la pression du tissu et les coups reçus. J'ai pris le couteau qui se trouvait sur le comptoir, et j'ai tué l'homme que j'avais déshonoré. Ton frère, à ces bruits, est accouru : il avait entendu le dernier cri de mon mari. Son visage était désemparé et si dur néanmoins lorsqu'il dardait son regard du couteau à mes yeux! Sans dire un mot, il s'est enfui, chercher ses oncles et ses cousins… Je les entends en ce moment tenter de forcer la porte de l'appartement.

Salma ma chérie, je serai morte quand tu liras ceci. Du cinquième étage ils vont me défenestrer. Ça s'est déjà fait dans le quartier. C'est mieux ainsi, je serai délivrée. Mon sursis, je le vis avec toi, ma seule et dernière joie. Salma, promets-moi que jamais tu ne te voileras. Dans ce monde ici-bas, plutôt qu'être voilées, les femmes devraient être armées jusqu'aux dents. Et puisqu'aucun gouvernement ne le fera, elles devront se protéger par la force et châtier tous ces crimes contre l'humanité : les viols de trois cent cinquante millions de femmes à chaque génération.

Né en 1968, Mathieu Lachance est le deuxième d'une famille de quatre enfants. Adolescent, il passe trois ans en Afrique, au Sénégal, avec sa famille. Cet ancien vétérinaire, marié et père de trois fils, a vécu une profonde crise existentielle dans les années 1990. Après un séjour de 9 mois en Amérique latine, il travaille au Cambodge pour Vétérinaires sans frontières, avant de devenir ostéopathe dans les Laurentides.

Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, le Prix de la nouvelle Radio-Canada est ouvert à tous, amateurs ou professionnels. Il récompense chaque année les meilleures nouvelles originales et inédites soumises au concours. Le gagnant reçoit 6000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, une résidence d'écriture de deux semaines au Centre Banff, en Alberta, et son texte est publié dans le magazine enRoute d'Air Canada et sur ICI Radio-canada.ca. Les finalistes reçoivent chacun 1000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, et leur texte est publié sur ICI Radio-canada.ca. 

Les Prix littéraires Radio-Canada

Prix de la nouvelle Radio-Canada
Période d'inscription : du 1er septembre au 1er novembre

Prix du récit Radio-Canada
Période d'inscription : du 1er décembre au 1er février

Prix de poésie Radio-Canada
Période d'inscription : du 1er mars au 1er mai