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10/03/2014 08:39 EDT | Actualisé 10/05/2014 05:12 EDT

<em>Certaines oublieront leurs boucles d'oreilles</em>, par Geneviève Blouin, finaliste du&nbsp;Prix de la nouvelle Radio-Canada 2014

Historienne de formation, Geneviève Blouin consacre ses temps libres à la littérature et aux arts martiaux mixtes. Elle est finaliste du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2014 pour sa nouvelle Certaines oublieront leurs boucles d'oreilles

Dans ce texte inédit, l'auteure dresse, par petites touches, le portrait ambigu d'un groupe de femmes qui fréquentent toutes un motel de banlieue en espérant y trouver ce qui manque à leur bonheur.

Certaines oublieront leurs boucles d'oreilles

Hommage à Certaines n'avaient jamais vu la mer, de Julie Otsuka

Nous sommes les femmes du motel, dont nous constituons malgré nous le principal attrait. Parfois, quand vient l'heure fixée, nous nous dirigeons vers l'édifice défraîchi avec un soupir résigné. Plusieurs d'entre nous ont les joues rouges de honte, le cœur battant. Mais aucune ne recule. Notre destination est l'un de ces établissements de banlieue, au bord d'un boulevard, qui ne fait pas mystère de sa véritable vocation. Élevé en plein cœur d'une zone résidentielle, trop près de la ville pour attirer des voyageurs de passage, puisque les hôtels urbains pullulent à quelques kilomètres, il affiche ses tarifs en lettres rouges sur fond blanc : « Nuitée 100 $, Sieste 50 $ ».

Quelques-unes d'entre nous ont souvent roulé sur le boulevard aux heures de pointe en se demandant, naïves, comment le motel pouvait survivre malgré son stationnement vide. D'autres, comme cette serveuse aux horaires atypiques, ont remarqué que c'est en milieu de journée, à l'heure de la sieste, que les voitures se pressent contre le bâtiment, l'arrière pudiquement tourné vers le mur de briques afin de dérober leur immatriculation aux yeux indiscrets.

Tôt ou tard, nous avons compris que cet établissement est de ceux où l'on se couche sans dormir, où il arrive même qu'on paie pour baiser. Nous nous sommes toutes promis que jamais on ne nous y prendrait. Que cette humiliation, au moins, nous serait épargnée. Et pourtant, nous y voilà, visiteuses de ce lieu sordide, toutes pour des raisons subtilement différentes, mais qui se résument en un mot : le manque.

À présent, alors que les gens respectables sont prisonniers des tours de verre du centre-ville, les voitures se présentent une à une au motel. De ces véhicules descendent des hommes solitaires, défilé de vestons sombres et de tempes argentées. La sieste sans sommeil, la trahison de mi-journée, est une affaire d'usure du temps, d'image à sauvegarder, de virilité à prouver, pas de pauvres jeunes gens enamourés. Ceux-là viendront plus tard, lorsque nous serons reparties.

Nous arrivons juste avant les hommes ou peu après eux. L'une de nous est à pied, c'est une femme au foyer en robe fleurie qui habite tout près et qui, pendant que ses enfants sont partis à l'école, vient renouer avec le désir que son mari n'éprouve plus pour elle. Nous débarquons en bus, en taxi, plus rarement en voiture. Nous sommes jeunes et jolies, mûres et voluptueuses, vieillissantes sans être fanées, obnubilées par nos défauts que personne d'autre ne remarque.

Parfois, nous débarquons dans ce motel par manque d'argent. L'une de nous est une jeune femme en bottes rouges lacées qui s'apprête à se vendre pour la première fois et ne peut réprimer ses tremblements, car elle craint les regards du personnel et les exigences du client. En la croisant par hasard, nous détournons les yeux et, sans oser le lui dire, nous lui souhaitons un homme doux. Puis nous sommes prises d'un doute : est-elle vraiment une putain ou en porte-t-elle les atours pour satisfaire un fantasme de son amoureux?

Car l'espoir de l'amour attire en ces lieux certaines d'entre nous, même si elles savent, doivent savoir, que la déception est inévitable. Que les patrons séduisants ne quittent pas leurs épouses pour leurs secrétaires, même si elles sucent comme des déesses et emploient à les éblouir toute l'énergie de leurs vingt ans. Que les hommes et les femmes mariés de longue date ne laissent pas tomber leurs conjoints, ne renoncent pas à leur confort, ne prennent pas le risque d'être reniés par leurs enfants, quoiqu'ils puissent se susurrer au creux de l'oreille dans l'alanguissement qui suit l'orgasme. 

C'est la soif de plaisir et le désir de séduire qui poussent la majorité d'entre nous vers les chambres du motel et leur odeur persistante de tabac froid. Ces envies sont les plus aisément comblées, pour peu que les hommes soient à la hauteur. Certaines les aiment doux, sauvages, timides, conquérants, maladroits pourvu qu'ils soient bien membrés, petits tant qu'ils sont habiles, généreux surtout. Plusieurs se font étreindre avec passion, si emportées par le moment qu'elles en oublient de verrouiller la porte et risquent que, distraite, l'une d'entre nous se trompe de chambre et surgisse au milieu de leurs ébats. D'autres demandent à leur amant ce qu'elles n'oseraient confier à leur mari, se font frapper, ligoter, prendre debout contre le mur sans même un meuble où s'agripper et leurs cris de jouissance douloureuse nous parviennent, même si nous sommes occupées ailleurs. Parfois, ce sont les hommes qui crient.

Quelques-unes ouvrent les cuisses en silence, accueillent leur amant en douceur, savent que le lieu n'est pas propice à l'amour, mais en miment tout de même les attitudes, pour se rappeler ce que c'était, aux premiers jours, avec ce mari désormais parti, au temps où elles étaient jeunes et timides. Les plus courageuses affichent assurance et effronterie, se dévêtent, tailleurs noirs, bijoux dorés, talons griffés, comme on lance un défi, chevauchent leur homme telles des tigresses, espérant se graver à coups de reins dans leur mémoire. L'une de nous se contente rarement d'un seul mâle. Une fois arrivée au motel, toute honte bue, pourquoi refuserait-elle de briser un tabou de plus?

Nous ne jalousons pas celles qui repartent repues, leur manque comblé. Elles nous étonnent un peu, par contre, car l'ambiance du motel est celle de la poursuite vaine, toujours recommencée, de l'argent dépensé dès qu'il est gagné, de l'amour qui se dérobe, du plaisir oublié sitôt la sueur séchée sur les corps enlacés.

Dans ce lieu où prime la discrétion, un couple attire pourtant toujours nos regards. Ils arrivent ensemble et leurs mallettes à monogramme trahissent leur appartenance au même prestigieux bureau. Ils s'enferment quelques heures dans une chambre, d'où nous entendons s'élever leurs rires et les bruits de leurs ébats, puis ils repartent vers les tours de la ville. Ils sont ensemble depuis longtemps, vivent l'un avec l'autre au quotidien, nous le savons toutes grâce à l'instinct que l'on développe en fréquentant l'adultère. Ce que nous ignorons, c'est la raison qui pousse ce couple fidèle à venir s'encanailler entre les draps tachés de ce motel conçu pour ceux qui n'ont pas d'autres refuges.

À la fin de la journée, nous repartirons comme nous sommes venues, à pied, en bus, en taxi, parfois en voiture. Les adieux aux hommes, nos amours, nos clients, nos patrons, nos amants, auront été faits derrière les portes closes. Beaucoup se hâteront de quitter les lieux par peur d'être épiées, prises sur le fait par une amie, un voisin ou simplement pour éviter que l'odeur de tabac froid leur colle à la peau. Dans quelques cas, nous ne nous presserons pas, insouciantes ou résignées, le cœur en miettes, le sexe encore humide ou les poches alourdies de notre salaire du jour.

La jeune pute se sentira sale, dégoûtée d'elle-même. Peut-être que son humeur s'allégera lorsqu'elle comptera ses billets. Peut-être pas. Une secrétaire ira obéir ailleurs, sans doute avec moins d'entrain, à d'autres ordres de son patron. Une femme de carrière dégainera son téléphone et reprendra le contrôle de ses dossiers, en ignorant la brûlure que les claques de son amant ont laissée sur ses fesses. La mère au foyer se pressera vers sa demeure, vers le souper à préparer, vers la routine redevenue séduisante.

Quelques-unes se trahiront et devront avouer dans quel lieu elles ont passé leur journée. Souvent, leur réalité n'y survivra pas. La plupart s'en tireront bien, s'inventeront un client à l'extérieur de la ville, un rendez-vous chez la manucure, la coiffeuse ou une autre de ces professionnelles dont les hommes ne remarquent jamais les œuvres.

Certaines oublieront leurs boucles d'oreilles sur la table de chevet du motel. Et c'est encore l'une de nous, une femme de ménage comme moi, qui les empochera.

Titulaire d'une maîtrise en histoire ancienne de l'UQAM, femme aux mille métiers, Geneviève Blouin consacre ses temps libres à la littérature et aux arts martiaux mixtes. Depuis 2008, elle a publié une douzaine de nouvelles (principalement dans les revues Alibis, Solaris et Brins d'éternité), la novella fantastique Le Chasseur, éditée par les Six Brumes, ainsi que les deux premiers tomes de la trilogie historique Hanaken, parus aux Éditions du Phoenix. L'un de ses textes lui a valu le prix Alibis de la nouvelle policière, tandis que Le Chasseur a reçu un prix Aurora-Boréal. 

Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, le Prix de la nouvelle Radio-Canada est ouvert à tous, amateurs ou professionnels. Il récompense chaque année les meilleures nouvelles originales et inédites soumises au concours. Le gagnant reçoit 6000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, une résidence d'écriture de deux semaines au Centre Banff, en Alberta, et son texte est publié dans le magazine enRoute d'Air Canada et sur ICI Radio-canada.ca. Les finalistes reçoivent chacun 1000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, et leur texte est publié sur ICI Radio-canada.ca. 

Les Prix littéraires Radio-Canada

Prix de la nouvelle Radio-Canada
Période d'inscription : du 1er septembre au 1er novembre

Prix du récit Radio-Canada
Période d'inscription : du 1er décembre au 1er février

Prix de poésie Radio-Canada
Période d'inscription : du 1er mars au 1er mai