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03/02/2014 10:31 EST | Actualisé 05/04/2014 05:12 EDT

Turquie: les policiers accusés nient en bloc avoir frappé à mort un manifestant

Quatre policiers turcs jugés pour avoir tué un jeune manifestant pendant la fronde antigouvernementale de juin 2013 en Turquie ont nié lundi les accusations qui pèsent contre eux, au premier jour d'un procès sous haute tension à Kayseri (centre).

Dans un tribunal transformé en camp retranché, les quatre accusés se sont succédé à la barre pour démentir, face à sa famille, avoir frappé à mort la victime.

"Je n'ai procédé à aucune interpellation et je n'ai frappé personne (...) je n'étais pas là-bas au moment des faits", a assuré au juge le chef des policiers incriminés, Savan Gekvunar.

Deux de ses collègues ont adopté la même ligne de défense, malgré les images des caméras de surveillance versées au dossier. "Je n'étais pas là, je n'ai aucune information sur ce qui s'est passé, je ne sais même pas de quoi vous parlez", a dit l'un d'eux, Huseyin Engin.

Seul le quatrième policier, Mevlut Saldogan, a concédé avoir "donné un petit coup de pied" à la victime lorsqu'elle était à terre.

Mais leurs dépositions ont été contredites par un des quatre autres accusés civils, un boulanger de 21 ans, Ebubekir Harlar. Les policiers ont "battu à mort" la victime, a-t-il lâché sous les applaudissements du public.

Dans la foulée, les parents d'Ali Ismail Korkmaz ont réclamé justice pour leur fils. "Mon Ali n'a jamais fait de mal à personne", a lancé sa mère, Emel Korkmaz. "Il était un jeune modèle et il a été massacré par ces hommes", a-t-elle ajouté, "je réclame un jugement équitable".

Au terme de plus de quatorze heures de débats, le juge a renvoyé le procès au 12 mai prochain.

Cette première audience s'est déroulée sous très haute protection policière. Environ 2.000 policiers ont été mobilisés pour ce procès, emblématique de la violente répression ordonnée par le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan contre les centaines de milliers de manifestants qui ont défié son pouvoir il y a sept mois.

Malgré l'interdiction formelle du gouverneur local, des centaines de personnes sont restées massées toute la journée devant le tribunal pour réclamer "justice pour Ali Ismail" et crier des slogans hostiles au gouvernement turc.

Le 2 juin 2013, Ali Ismail Korkmaz, 19 ans, a été roué de coups par un groupe d'individus alors qu'il tentait d'échapper à une charge de la police lors d'une manifestation anti-Erdogan à Eskisehir, une grande ville étudiante de l'ouest de la Turquie.

Procès "politique"

Victime d'une hémorragie cérébrale, le jeune étudiant a succombé à ses blessures le 10 juillet après 38 jours de coma.

Le procureur a requis lundi des peines allant de huit ans d'emprisonnement à la réclusion à perpétuité contre les accusés, poursuivis pour "meurtre avec préméditation".

Les avocats de la famille de la victime ont donné aux débats un tour très politique.

"Cet événement ne peut pas être séparé des manifestations de Gezi. Le pouvoir a eu peur de perdre sa légitimité constitutionnelle et a ordonné une répression massive du mouvement par les forces de l'ordre", a souligné l'un d'eux, Ayhan Erdogan.

Les proches d'autres victimes des manifestations de juin ont tenté, en vain, de se constituer partie civile mais en ont profité pour mettre en cause M. Erdogan. "Le Premier ministre a ordonné personnellement cette répression brutale (...) la police a délibérément massacré nos enfants pour rien", a lancé à la barre le frère de l'une d'elles, Mustafa Sarisuluk.

L'affaire Korkmaz est l'une des rares procédures judiciaires ouvertes contre les forces de l'ordre turques après la fronde de juin 2013.

Selon l'association des médecins de Turquie, la fronde partie de la place Taksim d'Istanbul avant de se propager à tout le pays, a fait au total six morts et plus de 8.000 blessés. Plusieurs milliers de personnes ont été interpellées.

Le premier grand procès de manifestants, que M. Erdogan avait qualifiés de "vandales", doit s'ouvrir au printemps à Istanbul avec 255 accusés.

L'image du chef du gouvernement a été sérieusement écornée par la répression de ce mouvement, qui dénonçait sa dérive autoritaire et sa volonté d'"islamiser" la société turque. Amnesty International a dénoncé des violations "à très grande échelle" des droits humains.

M. Erdogan, qui règne sans partage sur la Turquie depuis 2002, est à nouveau sérieusement malmené, cette fois par un scandale politico-financier sans précédent qui vise des dizaines de ses proches dans plusieurs enquêtes de corruption.

ba-pa/mr