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01/02/2014 12:45 EST | Actualisé 02/04/2014 05:12 EDT

De Madrid à Barcelone, la longue lutte pour l'avortement en Espagne

Parce qu'il ne veut "pas revoir les femmes mourir ensanglantées" après un avortement clandestin raté. Parce qu'elle ne veut pas "revenir aux heures sombres du franquisme", Santiago Barambio à Barcelone, Isabel Serrano à Madrid, dénoncent le projet de réforme de l'avortement en Espagne.

Ces deux gynécologues font partie des fers de lance de la lutte contre le texte du gouvernement conservateur, qui annule la loi de 2010 autorisant l'avortement jusqu'à 14 semaines sans justification, et jusqu'à 22 semaines en cas de malformation du foetus ou de grave danger pour la femme.

Elle, ancienne présidente du planning familial espagnol. Lui, fondateur du réseau de cliniques spécialisées Acaï: les parcours d'Isabel Serrano, 61 ans, et de Santiago Barambio, 67 ans, illustrent l'histoire périlleuse de l'avortement en Espagne.

Il débute sous la dictature franquiste (1939-1975), lorsque de nombreux hôpitaux avaient des liens avec l'Eglise et que l'avortement était de fait interdit.

"Quand j'étais jeune étudiant en médecine dans les années 1960, j'étais de garde le vendredi à l'hôpital universitaire. Et le vendredi, c'était le jour où se faisaient les avortements clandestins parce que les femmes pouvaient récupérer le week-end", se souvient ce gynécologue-obstétricien, l'oeil bleu vif et dont seule la barbiche et quelques cheveux blonds ont blanchi.

"J'ai vu arriver aux urgences quantité de femmes après des avortements mal faits. J'ai vu mourir des femmes. Je me suis dit que je ne permettrai pas ça parce que j'avais vu des femmes ensanglantées, qui ne pouvaient plus avoir d'enfants", dit-il.

A partir des années 1970, "on a commencé à pouvoir sortir un peu du pays". Santiago rencontre d'autres gynécologues et apprend à pratiquer l'IVG, autorisé notamment depuis 1967 en Angleterre et 1975 en France.

Avec d'autres, il commence à organiser des réseaux qui envoient les femmes en Angleterre et bientôt aux Pays-Bas "car pour l'Angleterre il fallait avoir un passeport", difficile à obtenir sous Franco.

En 1978, la dictature est terminée et "arrivent les méthodes de contraception, concrètement la pilule. Et c'est juste à ce moment-là que je termine mes études", raconte Isabel Serrano.

Venant de la gauche, arrêtée plusieurs fois au début des années 70, emprisonnée deux mois et demi, pour son activisme contre les idées franquistes "et pour les libertés publiques", elle entre au planning familial et dans ces réseaux d'aide aux femmes à Madrid.

"J'ai accompagné une femme conservatrice en Angleterre qui avait trois enfants et qui ne pouvait pas en avoir quatre. A ce moment-là, elle ne s'est pas posé la question de savoir ce qu'elle votait ou si sa religion était contre", se souvient-elle.

Santiago reconnaît lui qu'il a pratiqué des avortements illégaux, mais en milieu hospitalier.

"Nous pratiquions des expulsions forcées pour des fausses couches et nous en profitions pour faire passer quelques avortements voulus", explique-t-il.

La loi de 1985 légalise l'avortement dans certains cas dont le risque psychique pour la femme, un argument qui sera utilisé pour la majorité des avortements jusqu'à la loi de 2010.

Santiago Barambio travaille dans plusieurs cliniques. Mais "nombre d'entre elles sont aux mains de l'Eglise et quand je leur ai dit que je voulais pratiquer l'avortement, ils m'ont mis à la porte".

En 1989, la Catalogne autorise l'ouverture de cliniques spécialisées. Il fonde la première d'entre elles. "De fait, j'ai un peu sorti l'avortement de la poubelle", dit celui qui est également fondateur de la Société espagnole de contraception.

Pour lui, le projet de loi ne reconnaissant pas la malformation du foetus comme une raison valable d'avorter, ne sera pas voté en l'état par le Parlement, "car l'opposition est trop forte, y compris au sein du Parti populaire", au pouvoir.

"Nous avons gagné la bataille morale", assure Isabel Serrano. "Parce qu'il y a énormément de personnes, y compris catholiques ou du PP, qui viennent te dire:+ mais pourquoi on devrait imposer à la femme une grossesse dont elle ne veut pas ?+"

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