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27/01/2014 06:01 EST | Actualisé 29/03/2014 05:12 EDT

Tareq Oubrou, laborantin de l'islam français de demain

Il prône un islam "à visibilité discrète", demande aux musulmans de "faire le ménage" dans des pratiques tel que le foulard, et forme les prédicateurs de demain: le grand imam de Bordeaux Tareq Oubrou tricote un "islam à la française" à contre-courant des crispations ambiantes.

Il rit de ce que certains fidèles de sa mosquée "ne (le) connaissent pas". Mais entre ses livres (en 2012, "Un imam en colère"), ses tribunes, ses missions inter-religieuses (en 2013 en Jordanie auprès de réfugiés syriens), sa présence au sein de collectifs, le médiatique imam de 54 ans devient un acteur influent de l'islam français.

A rebrousse-poil, Tareq Oubrou rechigne à condamner bruyamment lorsqu'un tag, un coup de peinture, vient souiller un lieu de culte: "Je ne prends pas au sérieux ces choses-là. Ce n'est pas un fléau. Et il n'est pas dans l'intérêt des musulmans de les médiatiser". Lui préfère parler des milliers de musulmans intégrés sans bruit qui "font la société française".

Il s'impatiente quand fleurit la "jurisprudence foulard", et renvoie chacun dos-à-dos: les musulmans "obsédés" par le voile, une pratique "sans valeur importante dans l'islam, devenue un combat identitaire porteur de rupture". Mais aussi une République à la laïcité zélée qui "ne doit pas trahir ses principes de libre expression de la religion".

"L'islam ne doit pas négocier sa place dans la laïcité en terme de droits, de bras-de-fer, mais s'intégrer en terme de culture, c'est bien plus profond", résume le recteur de Bordeaux (sud-ouest).

C'est dans cette ville que ce Marocain issu de parents francophones, mère institutrice et père directeur d'école, débarqua à 19 ans pour étudier. Il avait eu un an plus tôt un "moment divin", le prédestinant à délaisser biologie et médecine pour la religion.

Islam "d'ici et maintenant"

Arrivé en France "davantage versé dans l'idéologie que la théologie", c'est en se mariant en 1986 avec une "deuxième génération" née dans le Nord qu'il a "changé de logiciel": "J'ai réalisé que la France était devenue mon pays".

Sa voie dès lors était tracée: "Construire l'interprétation d'une religion qui certes a son histoire, mais essaie de se penser dans la réalité occidentale et laïque française". Un islam "d'ici et maintenant".

Ce faisant, il dit renouer avec l'essence de l'islam: "Pas une religion littéraliste, mais des lettres, un livre, qui ne cessent de se réinterpréter".

Le théologien s'amuse des réactions qu'il suscite: "Il y a des musulmans qui considèrent que ce genre de pensée conduit à +diluer+ l'islam. Il y a l'extrême droite qui dit +c'est une stratégie d'infiltration+. Et il y a ceux qui disent: +c'est une pensée tellement moderne, c'est trop beau pour être vrai+".

Ainsi, il y a quelques années, un apprenti imam l'a qualifié d'"apostat". Mais d'autres l'arrêtent aussi dans le métro à Paris pour l'encourager.

"L'islam souffre d'abord de l'ignorance des musulmans sur leur propre religion, c'est mon combat le plus important". A Bordeaux, il forme une dizaine de jeunes imams pour qu'ils aident les musulmans de demain à "renoncer à l'impossible dilemme": islam ou société française.

Pour ses admirateurs, Tareq Oubrou est un érudit résolu à "concilier quête métaphysique et engagement citoyen" comme le décrit Alain Juppé, maire de droite de Bordeaux qui lui remettra en février l'insigne de Chevalier de la Légion d'honneur.

Lui se définit d'abord comme une "interface" qui veut "apaiser les musulmans car ils ont peur de la société, et apaiser la société car elle a peur d'un ennemi virtuel".

Le verbe riche et précis trahit l'esprit affûté. Tareq Oubrou pratique le jeûne et entame ses journées avant l'aube, par la prière puis un footing quand il n'est pas en voyage.

Dans l'islam français, Oubrou et sa Fédération musulmane de la Gironde (affiliée à l'Union des organisations islamiques de France, proche de l'idéologie conservatrice des Frères musulmans) est loin de faire l'unanimité. Mais il gagne du terrain.

Plus d'un politicien se dit: "C'est l'islam qu'il nous faut". A Bordeaux, l'illustration en est peut-être le consensus autour de la future grande mosquée, à échéance 2015-16 : un vaste centre cultuel et polyvalent, ouvert, sans minaret, ni croissant, mais "reflétant la présence de la deuxième religion de France: paisible et discrète".

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