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26/01/2014 12:45 EST | Actualisé 27/03/2014 05:12 EDT

A l'Opéra de Madrid, l'amour impossible des cowboys de "Brokeback Mountain"

Des vastes espaces montagneux américains jusqu'à une scène d'opéra: les amours tragiques des deux cowboys de "Brokeback Mountain", portés à l'écran en 2005, arrivent au Teatro Real de Madrid pour une première mondiale le 28 janvier.

Le compositeur américain Charles Wuorinen, âgé de 75 ans, a travaillé en étroite collaboration avec Annie Proulx, l'auteur de la nouvelle "Brokeback Mountain" publiée en 1997 dans l'hebdomadaire américain The New Yorker, avant d'être portée à l'écran en 2005 par le cinéaste taïwanais Ang Lee.

Le film, récompensé par trois Oscar, retrace l'histoire d'amour tourmentée de deux jeunes cow-boys américains, Jack et Ennis, qui se rencontrent en 1963 dans une région montagneuse, splendide mais hostile, du Wyoming.

Pendant vingt ans, construisant chacun une famille sur un mensonge, les deux hommes s'aimeront en se cachant.

"C'est une histoire impossible, tragique, typique à l'opéra: deux personnes qui veulent une relation interdite dans leur société, l'un d'eux étant en outre incapable de s'accepter tel qu'il est", expliquait à l'AFP Charles Wuorinen, venu à Madrid pour assister aux répétitions.

"Ils vivent dans une société conservatrice, isolée et ignorante mais plus important encore, eux-mêmes ont des horizons bouchés", ajoutait le compositeur qui a passé plusieurs jours dans cette région, "immensément belle mais également très dangereuse".

Sur scène lors de la répétition générale samedi, l'inquiétude transmise par la projection d'un paysage baigné d'une lumière crépusculaire alliée à la terreur d'Ennis d'être découvert était soulignée par la musique de Charles Wuorinen, menaçante parfois comme un grondement ou explosant dans des sons frénétiques.

Amateur de dissonances, le compositeur rejette les émotions faciles : "La musique, le texte, la mise en scène ; tout cela est anti-sentimental. Il n'y a simplement pas de place pour le sentimentalisme, c'est une façon trop commode et trop malhonnête d'obtenir une réaction du public", disait-il.

Au départ très réservé, grommelant quelques mots, le personnage d'Ennis progresse jusqu'à l'éloquence d'un dernier monologue émouvant.

"La tragédie au coeur de cette pièce est qu'Ennis ne devient capable de s'exprimer et de s'accepter qu'une fois que Jack est mort, quand il est trop tard: il a tout perdu", soulignait Charles Wuorinen.

"L'importance de la nouvelle d'Annie Proulx réside dans le fait qu'un 'grand amour' reste un 'grand amour' même si les conventions sociales y sont opposées", a remarqué le directeur artistiques sortant du Teatro Real, le Belge Gerard Mortier, qui avait commandé en 2008 son adaptation à l'opéra au compositeur et à Annie Proulx, auteur du livret.

"C'est pour cela que j'ai programmé sa première mondiale juste après les représentations de 'Tristan et Isolde'. Tristan, Isolde, Jack, Ennis : aucun d'entre eux ne comprend ce qui lui arrive mais tous sont préparés à mourir pour l'amour qu'ils ressentent", poursuivait-il avant le spectacle, qui se jouera jusqu'au 11 février à Madrid.

Sur scène, les deux hommes s'embrasseront, s'enlaceront et apparaîtront en sous-vêtements dans un lit dans des situations plus explicites que celles du film d'Ang Lee.

Auteur vétéran avec plus de 260 compositions pour orchestres, choeurs, claviers, percussions, ainsi que des musiques électroniques et des ballets, le New-Yorkais Charles Wuorinen se défend d'avoir voulu créer une oeuvre militante en faveur des droits des homosexuels.

"Il ne s'agit pas de parler d'un amour gay. Il s'agit d'une relation, qui, dans ce cas, s'exprime à travers la passion entre deux hommes", lançait-il. "Mais si cela peut aider, tant mieux", précisait-il cependant.

Conçu en deux actes durant deux heures, le livret de "Brokeback Mountain" est fait de dialogues en anglais au langage simple, ponctués de jurons.

Connu pour être plus amateurs de classiques, souvent hérissés par les opéras de Gerard Mortier, les plus traditionnels parmi les abonnés du Teatro Real pourraient ne pas apprécier.

Mais Charles Wuorinen se moque de choquer les oreilles les plus orthodoxes, "qui voient l'opéra comme une forme artistique où tout vient du 19e siècle, avec des femmes enrobées qui crient sur scène". "Ce n'est pas mon problème, c'est le leur."

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