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16/01/2014 12:09 EST | Actualisé 18/03/2014 05:12 EDT

France: la justice interdit l'arrêt des soins à un patient sur fond de conflit familial

Un tribunal français a ordonné jeudi aux médecins de maintenir leurs soins prodigués à un homme de 38 ans plongé depuis cinq ans dans un état de conscience minimale irréversible, dont la famille se déchire sur le sort.

Le tribunal administratif de Chalons-en-Champagne (est) a demandé aux médecins de l'hôpital de Reims de poursuivre l'alimentation et l'hydratation artificielles de Vincent Lambert, en jugeant que "la poursuite du traitement n'était ni inutile, ni disproportionnée et n'avait pas pour objectif le seul maintien artificiel de la vie".

Vincent Lambert est tétraplégique et en état de conscience minimale sans espoir de récupération depuis un accident de la route.

Son épouse avait donné son accord à l'arrêt des soins mais les parents, des catholiques traditionalistes, ont saisi la justice pour s'y opposer.

Les médecins invoquaient une loi de 2005 qui leur permet d'interrompre ou ne pas mettre en oeuvre des traitements inutiles ou disproportionnés et dont le seul but est le maintien artificiel de la vie. Les juges de Chalons-en-Champagne ont estimé que cette loi ne s'appliquait pas au cas du jeune homme.

"A l'évidence, la loi aujourd'hui ne suffit pas" et "comporte des ambiguïtés qu'il faut lever", a réagi la ministre de la Santé Marisol Touraine.

Cette affaire intervient en plein débat sur l'euthanasie en France alors que le président François Hollande a réaffirmé mardi sa volonté de voir adopter une loi permettant "dans un cadre strict" à une personne atteinte d'une maladie incurable de demander une "assistance médicalisée pour terminer sa vie dans la dignité".

La société française semble prête à cette réforme déjà mise en oeuvre dans plusieurs pays européens: selon un récent sondage, 92% des Français y sont favorables.

En revanche, les évêques catholiques ont réaffirmé jeudi leur opposition tant à l'acharnement thérapeutique qu'à l'euthanasie, assimilée à "l'acte de tuer".

Mercredi, la famille de Vincent Lambert s'est déchirée devant le tribunal, ses frères et soeurs ayant rejoint l'un ou l'autre camp.

"Vincent est handicapé, il n'est pas atteint d'un mal incurable, il n'est pas en fin de vie sauf si on lui retire son alimentation et son hydratation", a fait valoir Jérôme Triomphe, l'avocat des parents.

Le rapporteur public (magistrat chargé d'exposer le dossier devant le tribunal) avait aussi préconisé le maintien de ces soins, estimant "que le patient est dans état irréversible mais que sa conscience existe et qu'il est impossible de juger du sens de sa vie".

"Refus de vivre"

L'avocate de l'hôpital a insisté sur "l'obstination déraisonnable" que représente la continuation des soins "vu l'état de Vincent qui n'a pas de conscience au sens de la médecine et aucune vie relationnelle". "C'est au médecin seul que revient la décision", a précisé Me Catherine Weber-Seban.

Depuis le début de l'année 2013, le malade en état "pauci-relationnel" (état de conscience minimal) avait multiplié, d'après les médecins, des comportements d'opposition aux soins, "faisant suspecter un refus de vivre".

Un premier protocole de fin de vie avait alors été engagé avec l'accord de son épouse mais sans consulter les parents qui avaient saisi la justice et obtenu la reprise des soins.

"Vincent avait dit clairement qu'il n'aurait pas voulu vivre comme ça. Il était infirmier : il l'a dit à sa femme, à son frère, il connaissait ce genre de cas", a déclaré jeudi à la radio Europe 1 son neveu François Lambert.

"Le tribunal suspend la décision médicale mais le conflit familial va rester lui aussi suspendu", a réagi auprès de l'AFP le docteur Eric Kariger, chef du service de médecine palliative de l'hôpital de Reims, en estimant que "les volontés de Vincent n'ont pas été respectées".

L'hôpital peut encore déposer un recours devant le Conseil d'Etat, la plus haute juridiction administrative.

Plusieurs cas médiatisés ont fait avancer le débat sur l'euthanasie en France: en 2003, Marie Humbert, avec l'aide d'un médecin, avait accédé à la demande de mourir de son fils, devenu tétraplégique à la suite d'un accident.

En 2008, Chantal Sébire s'était suicidée aux barbituriques après avoir demandé en vain "le droit de mourir dignement".

En décembre, la porte-parole du parti écologiste Sandrine Rousseau avait raconté les conditions épouvantables de la mort de sa mère, contrainte au suicide faute d'une loi sur l'euthanasie.

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