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10/01/2014 07:28 EST | Actualisé 12/03/2014 05:12 EDT

Corruption: la guerre entre le gouvernement turc et la justice se durcit

Le bras de fer entre le gouvernement turc et la justice a viré à la guerre ouverte vendredi alors que le Parlement commence à discuter d'un texte de loi très controversé pour renforcer le contrôle politique sur les magistrats, en plein scandale de corruption.

A quelques heures de l'examen du texte destiné le réformer, le Haut-conseil des juges et procureurs (HSYK), l'une des principales institutions judiciaires du pays, est une nouvelle fois sortie de son silence pour dénoncer les intentions "anticonstitutionnelles" du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan.

"La proposition est contraire au principe de l'Etat de droit", a estimé le HSYK dans un communiqué. "Avec cet amendement, le Haut-conseil doit rendre compte au ministère de la Justice. Cet amendement est contraire à la Constitution", a ajouté l'institution, chargée notamment de nommer les magistrats.

Rédigée par le Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir, la proposition de loi vise à élargir la composition du Haut-Conseil, théoriquement indépendant, et à accorder au ministre de la Justice le dernier mot concernant les affectations de juges à des institutions clés telles que la Cour constitutionnelle.

L'examen de ce texte doit débuter en commission à 15h00 locales (13h00 GMT) et présenté dès la semaine prochaine au vote du Parlement, où l'AKP détient une très large majorité.

Trois semaines après le coup de filet anticorruption du 17 décembre, cette initiative constitue le dernier épisode en date de la tentative de reprise en main de la justice engagée par le pouvoir islamo-conservateur pour contrer l'enquête qui l'éclabousse.

Les investigations pilotées par le bureau du procureur d'Istanbul ont déjà abouti à l'incarcération d'une vingtaine d'hommes d'affaires, patrons et élus, réputés proches du régime, pour corruption, fraude et blanchiment, poussé à la démission trois ministres et précipité un large remaniement gouvernemental.

M. Erdogan soupçonne la police et la justice d'être infiltrées par les membres de la confrérie musulmane du prédicateur Fethullah Gülen, en guerre ouverte contre lui, et de manipuler l'enquête anticorruption en cours pour le faire tomber, à quelques mois des élections municipales de mars et présidentielle d'août.

Coup de balai

Ces dernières semaines, son gouvernement a donné un coup de balai sans précédent dans la haute hiérarchie de la sûreté nationale, en démettant de leurs fonctions plusieurs centaines de hauts gradés et de simples officiers dans tout le pays.

Plusieurs magistrats ont également été déplacés ou dessaisis, comme deux procureurs emblématiques qui pilotaient directement l'enquête anticorruption à Istanbul, suscitant de nombreuses réactions judiciaires contre les "pressions" du gouvernement.

L'influente Union des bâtonniers de Turquie (TBB) a ainsi jugé que le projet du gouvernement bafouait la séparation des pouvoirs.

En pleine tempête politique, la réforme du HSYK est aussi vivement critiquée par l'opposition. "Il est évident que c'est une disposition contraire à la Constitution", a commenté le chef du Parti républicain du peuple (CHP) Kemal Kiliçdaroglu, "et le communiqué du HSYK est un acte de défiance envers le pouvoir".

"La Turquie est devenue une république bananière où l'on modifie l'appareil judiciaire en fonction de la volonté du pouvoir", a renchéri un député du même CHP, Engin Altay.

Sitôt annoncée, la réforme judiciaire a été dénoncée par ses partenaires européens. Elle constitue "un sérieux coup porté à l'indépendance de la justice en Turquie", avait réagi le commissaire aux droits de l'Homme du Conseil de l'Europe, Nils Muiznieks.

Après Bruxelles, Washington a également confié jeudi son "inquiétude" face à la tournure prise par les événements et rappelé son appui "au désir du peuple turc d'avoir un système judiciaire juste et transparent".

En plus d'affecter la devise nationale et les marchés financiers, la tempête politico-judiciaire qui souffle sur la Turquie menace aussi l'avenir de M. Erdogan, maître du pays depuis 2002.

Un sondage a révélé jeudi une baisse des intentions de vote pour son parti, qui recueillerait 42% des voix en cas de législatives immédiates, en recul de 2% par rapport à juillet.

BA/pa/abk