NOUVELLES
08/01/2014 07:02 EST | Actualisé 10/03/2014 05:12 EDT

Menacé de toutes parts, Erdogan fait mine de se rapprocher de l'armée

C'est un des effets les plus inattendus du scandale de corruption qui secoue la Turquie. Pour contrer ceux qu'il accuse de vouloir le renverser, le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan s'est rapproché de l'armée, qu'il avait jusque-là rangée parmi ses ennemis.

Encore impensable il y a quelques semaines, ce revirement spectaculaire s'est concrétisé dimanche, après trois semaines d'une crise inédite au sommet de l'Etat.

Juste avant son départ pour l'Asie, M. Erdogan s'est déclaré prêt à rejuger deux récentes affaires, baptisées "Marteau-pilon" et "Ergenekon", où des centaines d'officiers ont été condamnés à la prison pour avoir voulu renverser son gouvernement.

"Nous n'avons aucune objection à de nouveaux procès, à condition qu'ils aient une base légale", a-t-il indiqué, "nous sommes prêts à faire ce que nous pouvons pour y parvenir".

Quelques jours plus tôt, un proche conseiller du chef du gouvernement, Yalcin Akdogan, lui avait ouvert la voie en suggérant dans la presse que les militaires derrière les barreaux avaient été victimes d'un "complot" ourdi par les mêmes magistrats que ceux en charge de l'enquête anticorruption qui menace le pouvoir.

Le message a été reçu 5 sur 5 par l'état-major de l'armée turque (TSK), qui a sauté sur l'occasion de réhabiliter ses officiers et déposé une requête en révision des deux procès, au motif que les preuves retenues contre eux avaient été "manipulées".

Aucun doute pour les observateurs, ces mouvements sont une conséquence directe de la guerre ouverte que se livrent depuis quelques semaines M. Erdogan et la très influente confrérie du prédicateur musulman Fethullah Gülen.

"Le gouvernement a pris cette initiative pour enrôler l'armée à ses côtés dans la bataille qui l'oppose à la communauté (Gülen)", a écrit le journaliste Ismet Berkan dans les colonnes du quotidien Hürriyet. "Et l'armée a posé ses conditions (...) à savoir la révision des procès +Marteau-pilon+ et +Ergenekon+".

Même s'il n'a pas prononcé son nom, le Premier ministre soupçonne l'organisation de M. Gülen d'être à l'origine de l'affaire qui a déjà provoqué l'incarcération d'une vingtaine d'hommes d'affaires et d'élus proches du pouvoir, la démission de trois ministres et un remaniement gouvernemental de grande ampleur.

Duplicité

Avant de se brouiller à cause de la suppression de ses écoles de soutien scolaire privées, la confrérie et M. Erdogan ont pourtant fait cause commune, notamment contre l'armée.

De tradition laïque, l'institution militaire a longtemps contrôlé la vie politique turque et vu d'un très mauvais oeil l'arrivée du Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir en 2002. A l'origine de trois coups d'Etat en 1960, 1971 et 1980, elle avait déjà forcé le premier gouvernement islamiste du pays à la démission en 1997.

En profitant de l'influence du mouvement Gülen dans la police et la justice, M. Erdogan a réussi à remettre l'armée au pas grâce à une série de purges et de procès pour tentatives de putsch plus ou moins avérées, contestées par l'opposition.

"Le gouvernement a coopéré avec le mouvement Gülen pour briser l'influence qu'exerçait l'armée sur la vie politique et avait jusque-là fait la sourde oreille aux accusations d'injustice", note le professeur Soli Özel, de l'université Kadir Has d'Istanbul.

"Mais le rapport de forces a changé", ajoute-t-il, "Erdogan considère maintenant les +gülenistes+ comme des adversaires et se rapproche de l'armée pour les contrer".

Dans cette guerre d'influence, le chef du gouvernement a mené une purge sans précédent dans la police et la justice et donc décidé de s'appuyer sur l'armée, à trois mois d'élections municipales dont l'issue sera déterminante pour son avenir politique.

"S'il (le gouvernement) arrive à démontrer que ces affaires sont des montages et que les preuves ont été fabriquées et placées chez les accusés, alors il réussira à discréditer le mouvement Gülen. Il espère pouvoir ainsi discréditer les soupçons de corruption qui pèsent sur lui", pronostique l'expert Gareth Jenkins, du centre d'études Silk-road d'Istanbul.

L'opposition, qui a souvent dénoncé la "chasse aux sorcières" contre les militaires, a elle aussi dénoncé la duplicité du gouvernement dans ce rapprochement.

"Ils veulent étouffer les fraudes", a dénoncé le chef du Parti républicain du peuple (CHP), Kemal Kiliçdaroglu, "nous ne faisons pas confiance" au pouvoir.

Signe que cette alliance ne saurait être que de circonstance, le gouvernement a d'ailleurs lui-même catégoriquement exclu toute "amnistie" pour les militaires.

fo-pa/ros