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A Bangui, "il faut que les Tchadiens partent"

"Bienvenue à Bangui": le message gravé sur la pierre salue les voyageurs qui sortent de l'aéroport. A quelques mètres de là, le corps d'un jeune homme, la tête ensanglantée, le crâne en partie fracassée, gît dans la poussière.

L'infortuné vient d'être tué d'une balle en pleine tête par des soldats tchadiens de la force africaine en Centrafrique (Misca), qui ont ouvert le feu lundi matin sur une manifestation.

Accroupi au sol à côté du cadavre, au milieu des cris d'une foule survoltée, le frère de la victime sanglote, les traits déformés par la douleur. "Les Séléka (groupes armés musulmans) ont tué ma mère et mon père. Et aujourd'hui, ils ont encore tué mon frère", pleure le jeune homme.

Des soldats français viennent embarquer le corps et porter secours aux blessés. Ils tentent de contenir les manifestants ivres de colère, tirent quelques coups de feu en l'air pour les disperser. Une fois de plus, la matinée commence mal à Bangui.

Quelques milliers de personnes, des chrétiens pour la plupart, s'étaient attroupés au petit matin près de l'entrée de l'aéroport pour demander le départ des Tchadiens de la Misca, auxquels ils reprochent leurs violences mais surtout leur complicité supposée avec l'ex-rébellion musulmane, qui a pris le pouvoir en mars 2013.

L'arrivée d'une patrouille véhiculée d'éléments tchadiens de la Misca a mis le feu aux poudres. Les Tchadiens ont été immédiatement accueillis par des jets de pierre, ont riposté en tirant en l'air puis dans la foule.

Comme si de rien n'était, quelques heures plus tard, la vie a repris son cours. Seules quelques traces de sang au sol témoignent du drame de la matinée.

A quelques encablures de là, dans l'hôpital improvisé de Médecins sans frontières (MSF), les blessés du jour gisent sur le sol, attendant des soins, comme Ludovic Feinguina, 24 ans: "J'étais venu regarder la manifestation (...) Je ne sais pas trop qui m'a tiré dessus", explique le jeune homme un peu groggy, dont un pansement à la jambe peine à contenir le sang qui s'en écoule.

Tout à coup, dans le brouhaha et la fumée du camp, une brouette poussée par deux garçons fend la foule. Dedans, un jeune homme est inconscient. Il saigne abondamment de la tête. "C'est des musulmans qui lui ont mis les coups de machette!", s'indigne, sûr de lui, un spectateur. "Il faut que les étrangers s'en aillent", enchaîne-t-il.

Pour les milliers de Tchadiens qui vivent à Bangui, il n'y a plus d'alternative. "Que voulez-vous qu'on fasse? On s'en va, c'est tout", regrette Raymond Ngakoutou, un Tchadien d'âge mûr, candidat au départ.

"On a compris qu'on ne pouvait pas expliquer à tous les Centrafricains que nous n'avons rien à voir avec les Séléka qui commettent des exactions", déplore-t-il.

Les habitants de Bangui, ville très majoritairement chrétienne, accusent les Tchadiens de la Misca de complicité avec les ex-Séléka, venus du nord de la République centrafricaine (RCA) avec dans leurs rangs des mercenaires tchadiens et soudanais.

En représailles, ce sont les civils tchadiens, propriétaires des innombrables petites boutiques dans la ville, qui sont la cible d'attaques des milices d'autodéfense chrétiennes "anti-balaka" et de la population.

Avec des dizaines d'autres compatriotes, Raymond fait le pied de grue devant l'ambassade du Tchad, fortement sécurisée, dans le centre-ville.

"Je suis étudiant. Les Centrafricains et nous, on a une histoire liée, on est voisins. Moi je n'ai jamais fait de mal a personne, alors je regrette d'avoir à partir, mais je n'ai aucun autre choix", explique-t-il.

Dimanche, N'Djamena a annoncé le rapatriement de ses ressortissants "en détresse", et ceux-ci n'ont pas attendu longtemps pour se présenter devant leur ambassade.

"On a peur. On a peur tout le temps. C'est impossible de vivre comme ça. Je ne veux pas payer pour les mercenaires de la Séléka", explique Blagué Mobetis, un autre étudiant en attente de rapatriement. "Ca n'aurait jamais dû finir comme ça..."

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