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20/12/2013 12:45 EST | Actualisé 18/02/2014 05:12 EST

A Istanbul, la libre parole des pionniers syriens de radio al-Kul

Dans le fracas des armes et le chaos d'un pays en guerre, la petite voix de radio al-Kul peine à se faire entendre. Mais ses fondateurs restent déterminés. Depuis leur exil turc, ils s'efforcent chaque jour de livrer une information libre aux Syriens de l'intérieur.

Dans un étroit studio aménagé au 9e étage d'un immeuble décati d'Istanbul, deux journalistes mettent la dernière main au journal du jour.

Vingt minutes enregistrées, aujourd'hui largement consacrées aux raids meurtriers de l'aviation du régime de Bachar al-Assad qui se succèdent depuis plusieurs jours sur des quartiers rebelles dans la ville d'Alep, au nord de la Syrie.

Le présentateur, Mohammed Al-Barodi, lance un correspondant local qui, via Skype, commence à décrire une des scènes des bombardements mais, très vite, la liaison est coupée. Problème technique, encore. L'un des nombreux défis auxquels sont confrontés les douze pionniers de radio al-Kul, la "radio pour tous" en arabe.

"C'est un vrai problème", confie le directeur des programmes, Obai Sukar. "Souvent on attend des coups de fils, mais personne n'appelle. Il faut dire que ça n'est pas si facile, il y a souvent des pannes d'électricité ou d'internet en Syrie".

Dans ces conditions parfois acrobatiques, la production chaque jour de quatre heures d'émissions relève souvent du tour de force.

Une fois enregistrés à Istanbul, les programmes sont stockés sur une plateforme puis téléchargés, via internet, en Syrie par des techniciens charger de les diffuser, via de petits émetteurs clandestins déployés dans sept régions du pays.

Là, c'est la guerre qui rythme le calendrier des émissions. "S'il n'y a pas de bombardement, on peut enclencher les émetteurs", explique M. Sukar, "mais s'il y a le moindre risque, on dit à nos hommes d'arrêter, leur vie est plus importante".

Malgré ces contraintes pratiques, Ahmed Zacharya est un journaliste heureux. Avant la "révolution", il travaillait à Homs (centre) sous l'ombre de la censure d'Etat. Depuis qu'il a rejoint la Turquie, il s'en est largement affranchi.

Indépendance

"A l'intérieur, on n'a aucune liberté d'action", tranche-t-il, "par contre, quand on travaille depuis l'étranger, on peut se faire entendre des Syriens assiégés de façon plus efficace".

Même à un millier de kilomètres de Damas, cette liberté de ton n'est pas sans risque.

La trentaine rayonnante, "Slava" anime depuis plusieurs mois les ondes de radio al-Kul, mais sous un nom d'emprunt. Ancienne présentatrice de la télévision nationale syrienne, elle a rompu avec son pays mais pas avec la peur des représailles, notamment contre les membres de sa famille restés en Syrie.

"Je prends beaucoup de risques, même si j'évite de parler politique", lâche la jeune femme. Mais elle reconnaît que sa libre parole fraîchement acquise n'a pas de prix. "Jamais je n'aurais imaginé me retrouver dans la position de pouvoir dire la vérité sur le régime et ce qu'il a fait à son peuple".

Comme les autres radios "libres" née depuis le début de la guerre civile en 2011, al-Kul est farouchement hostile au régime en place. Mais elle refuse l'étiquette de radio "rebelle".

Subventionnée par des ONG américaines ou européennes, le jeune média créé en avril reste proche de la Coalition de l'opposition en exil, qui l'héberge d'ailleurs dans ses locaux stambouliotes, mais défend son indépendance financière et éditoriale.

"Nous n'avons rien à voir avec eux, nous avons notre propre ligne éditoriale", assure Obai Sukar, "quand nous les critiquons, ça les rend fous".

Patron du service de communication de la Coalition, Sinan Hatahet garde un oeil bienveillant sur radio al-Kul mais défend lui aussi son autonomie.

"Si la révolution a réussi à +se vendre+ dans le monde, c'est grâce à l'indépendance des activistes qui ont travaillé avec parfois rien à l'intérieur", note-t-il, "l'idée est de mettre sur pied un média libre, concrétisation de la démocratie que l'on veut pour la Syrie".

Al-Kul espère dès le mois prochain émettre en direct et, surtout, élargir le cercle de ses auditeurs. Pour l'heure, il ne dépasse pas 100.000 personnes par jour.

pa/ob