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19/12/2013 05:59 EST | Actualisé 18/02/2014 05:12 EST

L'éducation malgache à l'épreuve des pénuries

L'éducation, minée par la crise économique, sera l'un des principaux défis du prochain président de Madagascar, où sept enfants sur dix ne finissent pas l'école primaire, la majorité des enseignants étant des auxiliaires à la formation très incomplète.

L'école primaire d'Amboniloha, dans la périphérie de la capitale Antananarivo, est relativement bien lotie, selon sa directrice Jeanne Raharimalala, même si ses classes comptent 54 élèves en moyenne. Il n'y pleut pas dans les salles claires dont les pupitres rappelleraient des souvenirs à bien des Français d'un certain âge. Il y a des manuels, mais pas d'ordinateurs.

L'établissement pourtant ne compte plus que trois institutrices dépendant de l'Education nationale malgache, contre treize "maîtresses Fram". Celles-ci gagnent 220.000 ariary (72 euros) par mois, la moitié versée par la "Fram", l'association des parents d'élèves, et l'autre par l'Etat --, mais elles sont en grève, le gouvernement n'ayant rien payé depuis septembre.

Environ 70% du corps enseignant malgache est désormais formé de "maîtres Fram", en partie payés par les parents, parfois avec un sac de riz. Certains sont carrément volontaires, en attendant une hypothétique titularisation.

"On estime que trois enfants sur dix qui commencent les cinq années de primaire les finissent avec le certificat d'étude, et la plupart sont des garçons", constate Graham Lang, responsable de l'éducation à la représentation locale de l'Unesco. "Ensuite, peut-être un quart iront dans le secondaire."

La situation est d'autant plus préoccupante que la moitié des 22 millions de Malgaches a moins de 18 ans. Le nombre d'enfants non scolarisés a selon la Banque mondiale augmenté de plus de 600.000 depuis le début de la crise dans laquelle est englué le pays depuis le renversement du président Marc Ravalomanana en 2009.

Et ceux qui peuvent aller en classe ont de moins en moins de chances d'avoir cours avec un enseignant compétent.

Si les Fram de l'école d'Amboniloha ont le bac, "certains n'ont même pas le certificat d'études" ailleurs dans le pays, regrette M. Lang de l'Unesco.

"Ils n'ont aucune formation pédagogique", se désole Claude Raharovaotra, président du syndicat d'enseignants Sempama. Il réclame en vain "la revalorisation de la fonction enseignante", ce qui implique notamment d'envoyer ces maîtres Fram à l'école.

C'est bien prévu, rassure Jean-Christophe Razafimanantsoa, le directeur de cabinet du ministre de l'Education nationale, qui explique ces difficultés actuelles par "la crise".

En attendant que la prochaine Assemblée nationale malgache --élue vendredi-- puisse adopter "un plan visant à intégrer tous les Fram et les former", il admet volontiers qu'"il y a une régression sur le plan pédagogique".

"On doit faire la grève chaque année"

Pas étonnant dans ces conditions que l'on rencontre à la faculté des lettres de l'université d'Antananarivo des étudiants maîtrisant mal le français, qui pourtant est la principale langue du cursus malgache. Que faire, si les instituteurs et professeurs eux-mêmes le parlent mal?

A l'université aussi, on se débrouille. "On doit faire la grève chaque année pour que les bourses soient payées", relève Princi Rakotoarivo sur le campus-acropole qui domine la capitale.

Mais quand bien même ces bourses sont versées, "elles ne suffisent même pas pour payer la 3G" nécessaire pour connecter les ordinateurs à l'internet, ajoute Marc Andrianarizafy. Lui-même reçoit théoriquement 26.000 ariary (8,70 euros) par mois.

La bibliothèque universitaire n'ayant pour ainsi dire pas de livres à disposition, les étudiants sont dépendants du Net, explique cet étudiant en français.

Quant aux professeurs, ils ont souvent plusieurs boulots pour joindre les deux bouts. "Ils ne sont pas toujours là, et ils veulent faire venir les étudiants selon leurs disponibilités, y compris le week-end, parfois pour une heure seulement", s'insurge Tendry Rakotoniaina, président d'un syndicat étudiant.

"On a dû gérer une pénurie du point de vue financier. On ne pouvait pas mentir aux étudiants et aux enseignants chercheurs, mais avec le peu qu'on a eu on a essayé de faire ce qu'on a pu", admet Amette Etienne Hilaire Razafindehibe, le ministre de l'Enseignement supérieur, dont le budget a été amputé de 60%.

"Dans les familles démunies, beaucoup d'étudiants ont dû arrêter leurs études et c'est la débrouillardise", constate-t-il. "Certaines étudiantes sombrent dans la prostitution. (...) Ca a des conséquences sur les valeurs morales, les jeunes n'ont plus de points de repère!"

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