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18/12/2013 05:12 EST | Actualisé 17/02/2014 05:12 EST

En Thaïlande, quel avenir pour la "révolution populaire"?

A la tête de sa "révolution populaire" en Thaïlande, Suthep Thaugsuban incarne la face la moins policée de l'opposition, qui s'apprête à redescendre en masse dans la rue dimanche.

Mais ce champion de la droite royaliste, qui veut suspendre les institutions et refuse tout scrutin, suscite des doutes à Bangkok, jusque dans les colonnes du quotidien conservateur The Nation, qui critique mercredi "ses cris imprudents".

Sa famille politique, le Parti démocrate, se dit elle aussi "partagée à 50/50" quant à l'idée promue par Suthep d'un boycott des législatives anticipées de février 2014 proposées par le gouvernement de Yingluck Shinawatra pour sortir de la crise.

Le très policé chef du Parti démocrate, Abhisit Vejjajiva, devra rapidement faire le pari d'une des deux tendances, peut-être dès samedi. Au risque de perdre le soutien des plus radicaux comme Suthep s'il prend la voie des élections.

De "bonnes personnes" non-élues

Suthep exige en effet la formation d'un "comité populaire" de 400 "bonnes personnes" non élues. Il fait valoir qu'une nouvelle élection sans grand ménage au préalable serait inutile tant le système est véreux.

Resortant de vieilles recettes (18 coups d'Etat ou tentatives depuis l'abolition de la monarchie absolue en 1932), Suthep appelle aussi l'armée à intervenir pour renverser Yingluck et "mettre fin" à la crise.

La "mayonnaise démocratique n'a pas vraiment pris en Thaïlande", relève David Camroux, enseignant-chercheur à Sciences Po, mais les militaires semblent vouloir rester dans l'ombre.

"L'armée thaïlandaise cherche à éviter de tomber dans le piège de l'intervention", la brève expérience des généraux au pouvoir en 2006 ayant été catastrophique, notamment sur le plan économique, souligne aussi Murray Hiebert, chercheur au CSIS, un centre de réflexion à Washington.

"Tribun flamboyant", Suthep "n'est pas un politicien de conviction", juge Sophie Boisseau du Rocher, chercheur à l'Asia Centre de Paris. Mais il sait mobiliser les foules, faisant descendre jusqu'à 180.000 personnes dans les rues de Bangkok malgré l'ambiguïté de sa rhétorique répétitive.

Gouvernement fantoche

Sur le papier, l'objectif de Suthep est pourtant clair: mettre à bas le "gouvernement fantoche" dirigé par Yingluck Shinawatra, "manipulé" en coulisses par son frère, l'ancien Premier ministre Thaksin renversé en 2006, et en exil depuis sa condamnation en 2008 pour des malversations.

Aux yeux de Suthep, le "clan Thaksin" a précipité le pays dans une "dictature parlementaire" où les droits de l'opposition sont bafoués, le vote des pauvres acheté par des politiques "populistes" et "le capitalisme monopolistique" entretenu aux bénéfices dudit clan.

Mais la ficelle est un peu grosse, observe Sophie Boisseau du Rocher.

Certes, la crise se nourrit "d'un contexte de fraude et de corruption électorale", mais "Suthep n'y est pas étranger", ayant été mêlé en 1995 à un scandale de corruption lié à l'achat de terrains.

Pour David Camroux, "Suthep dans ce mouvement défend en fait égoïstement ses propres intérêts", étant convoqué devant la justice en janvier pour son rôle dans la répression meurtrière de manifestations en 2010, alors qu'il était vice-Premier ministre.

Si Suthep invoque la Constitution stipulant que "le pouvoir souverain appartient au peuple thaïlandais", "il ne s'agit évidemment pas d'une révolution populaire", note Sophie Boisseau du Rocher, alors que le mouvement est soutenu par une élite soucieuse de conserver son influence.

Suthep promeut une "réforme" de la police, "la prévention de la corruption" et jusqu'à la peine de mort pour les politiciens aux mains sales.

Une fois ces réformes réalisées, une "assemblée du peuple rédigera des lois pour organiser des élections libres et justes" dans un délai de "8, 12 ou 15 mois", dit-il.

Murray Hiebert craint que ce scénario "révolutionnaire" ne porte en lui le germe de nouveaux troubles.

"Cette mesure lui aliénerait les millions de Thaïlandais qui ont élu l'actuelle majorité et qui descendraient dans la rue" pour la défendre, prévient-il.

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