NOUVELLES
18/12/2013 08:49 EST | Actualisé 17/02/2014 05:12 EST

Avis de divorce entre Erdogan et la puissante confrérie Gülen en Turquie

Le spectaculaire coup de filet anticorruption qui a visé mardi l'entourage du Premier ministre islamo-conservateur turc Recep Tayyip Erdogan illustre l'ampleur du conflit qui l'oppose désormais ouvertement à la puissante confrérie musulmane de Fetullah Gülen.

Au lendemain de cette opération qui suscite une onde de choc politique dans tout le pays, le chef du gouvernement n'a pas nommément mis en cause son adversaire.

Devant la presse, il s'est contenté de dénoncer une "sale opération". "Certaines personnes, aussi bien en Turquie qu'à l'extérieur, essaient d'arrêter la marche en avant de la Turquie", a-t-il déclaré, évoquant un "Etat dans l'Etat".

Mais, sitôt connues les personnalités placées en garde à vue par la police, dont les fils de trois ministres, l'opération est apparue aux yeux de tous comme une attaque du mouvement du prédicateur. Car depuis plus d'un mois, le torchon brûle entre les deux camps, à moins de quatre mois des élections municipales.

A l'origine, il y a la volonté du gouvernement de fermer les milliers d'établissements de soutien scolaires privés du pays, les "dershane", dont le mouvement tire une part substantielle de ses revenus.

Exilé aux États-Unis en 1999 afin échapper aux poursuites de la justice turque pour activités anti-laïques, Fetullah Gülen, 73 ans, est à la tête d'un puissant réseau d'écoles qui diffusent la culture turque à travers le monde, soutenu par des chaînes de télévision et le quotidien le plus vendu de Turquie, Zaman.

Son organisation revendique plusieurs millions de partisans et des relais influents dans les affaires, la police et la magistrature turques qui ont contribué à asseoir l'autorité de M. Erdogan sur des institutions jusque-là proches de "l'ancien régime" kémaliste.

Le projet de suppression des "boîtes à bac" a suscité de nombreuses critiques dans les rangs de la majorité. Un député de l'AKP a été sanctionné pour l'avoir critiqué et l'ex-vedette du football turc, Hakan Sukur, lui aussi élu au Parlement, a spectaculairement claqué la porte du parti au pouvoir lundi.

Séparation définitive ?

Jusque-là, la confrérie constituait l'un des socles de l'AKP. Même si, récemment, certains hauts responsables du pouvoir réputés proches de M. Gülen ont publiquement exprimé des opinions divergentes de celles du Premier ministre.

Ce fut notamment le cas du président Abdullah Gül et du vice-Premier ministre Bülent Arinç qui ont prôné la modération face à la fronde antigouvernementale qui a secoué le pays en juin dernier, en contraste avec la fermeté sans faille affichée par M. Erdogan.

Dans ce climat, l'opération de mardi a relancé la controverse entre les deux camps.

Les proches du prédicateur exilé ont à peine retenu leur satisfaction. "Nous avons tous été surpris de voir que les intouchables pouvaient en fait être touchés", a écrit mercredi Emre Uslu, considéré comme un porte-voix des "gülenistes", dans son éditorial du journal Taraf. "Personne ne croit que l'AKP et ses proches ont les mains propres", a-t-il ajouté.

Dans les colonnes du quotidien Zaman, Hüseyin Gülerce, autre relais de la confrérie, a insisté sur la "déception" provoquée par la suppression annoncée des "dershane". "S'il y a un problème, et il y a en effectivement un, le responsable n'est pas le Hizmet (autre appellation du mouvement Gülen, ndlr), mais le gouvernement", a-t-il insisté.

Aux yeux de certains observateurs, cette querelle a pris une telle tournure qu'elle menace désormais la suprématie que M. Erdogan exerce sans partage sur la vie politique turque depuis plus de dix ans.

Après celles de 2002, l'actuel Premier ministre a remporté haut la main les élections législatives de 2007 et 2011, et son parti par largement favori des municipales de mars prochain.

Mais pour l'éditorialiste de Zaman, le divorce entre la confrérie et M. Erdogan semble cette fois consommé. "Si quelqu'un me dit que tout va revenir dans l'ordre, je lui répondrais qu'il se trompe", a-t-il jugé.

BA-pa/plh