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17/12/2013 10:50 EST | Actualisé 16/02/2014 05:12 EST

Turquie: poursuites suspendues contre l'éditeur et le traducteur d'un roman érotique d'Apollinaire

Un tribunal d'Istanbul a suspendu mardi les poursuites engagées contre l'éditeur et le traducteur turcs d'un roman érotique du poète français Guillaume Apollinaire, accusés d'avoir publié une oeuvre "sexuellement offensante".

Nouvel épisode d'une saga judiciaire qui mobilise depuis des années les défenseurs de la liberté d'expression en Turquie, le tribunal a précisé que cette suspension ne se transformerait en non-lieu définitif que si les accusés ne commettaient pas d'autre crime pendant trois ans.

La saga judiciaire de l'éditeur Irfan Sanci et le traducteur Ismail Yerguz, qui mobilise les défenseurs de la liberté d'expression dans la Turquie du gouvernement islamo-conservateur, a débuté en 2009 lorsqu'ils ont été poursuivis pour la publication des "exploits d'un jeune Don Juan".

Dans un premier jugement rendu l'année suivante, un tribunal les a acquittés, jugeant que ce récit des premiers émois sexuels d'un adolescent du début du XXe siècle ne constituait pas, comme le soutenait l'accusation, un ouvrage "obscène".

La cour suprême a toutefois annulé ce verdict et ordonné un nouveau procès, considérant que le livre d'Apollinaire n'avait "aucune valeur artistique ou littéraire" et tombait donc sous le coup de la loi turque qui punit la propagation des écrits obscènes, à l'exception des ouvrages scientifiques et littéraires.

La suspension des poursuites annoncée mardi a suscité la colère de l'avocat de l'éditeur qui souhaitait un non-lieu immédiat.

"Ils nous ordonnent de ne pas commettre de crime pendant trois ans. Pour eux, publier un livre est un crime", a déclaré à l'AFP Adem Sakal, qui a menacé de porter l'affaire devant la Cour européenne des droits de l'Homme.

"Cette décision pèse comme une épée de Damoclès au dessus de ma tête", a regretté pour sa part Irfan Sanci.

Des ONG ont dénoncé le jugement du tribunal, estimant qu'il participait de la volonté du gouvernement du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan de museler la liberté d'expression en Turquie.

"Des affaires comme celle-là créent une atmosphère d'intimidation", a estimé une responsable de l'Association internationale des éditeurs (AIE), Ola Wallin.

En 1999 déjà, la justice turque avait condamné à une forte amende un autre éditeur turc qui avait publié une autre oeuvre érotique d'Apollinaire, "les onze milles verges", et ordonné la destruction des exemplaires déjà imprimés.

Ce jugement avait valu à la Turquie une condamnation de la Cour européenne des droits de l'Homme en 2010.

L'actuel gouvernement turc, au pouvoir depuis 2002, est fréquemment dénoncé pour des atteintes à la liberté d'expression. La justice turque a ainsi condamné cette année à dix mois de prison avec sursis le pianiste virtuose Fazil Say, coupable d'avoir publié des tweets "offensants" pour la religion musulmane.

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