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17/12/2013 12:15 EST | Actualisé 15/02/2014 05:12 EST

Tito, dictateur et légende, fait son retour dans la mémoire slovène

L'ancien dirigeant communiste Tito, longtemps ignoré dans la Slovénie indépendante, intéresse de plus en plus les historiens du pays, au moment où une exposition lui est consacrée à Ljubljana.

Josip Broz (1892-1980), dit Tito, devint l'homme fort de la Yougoslavie en 1945, avant d'en être nommé président à vie. Sa figure, dictateur impitoyable ou dirigeant d'une époque idéalisée a posteriori, divise la société slovène depuis l'indépendance en 1991.

"Tito était un homme d'Etat respectable, il n'était pas cupide et n'a rien gardé pour lui-même", assure Damjana, une grand-mère de 62 ans croisée avec sa petite-fille à l'exposition "Tito, une icône yougoslave", qui se tient à Ljubljana jusqu'à fin février.

"Il était temps qu'une telle exposition existe", juge pour sa part Robert, né 6 ans après la mort de l'ancien dirigeant, et pour qui Tito est surtout un souvenir de conversations en famille.

"Les temps étaient meilleurs" à l'époque de Tito, dit-il: "Les gens ne gagnaient pas plus d'argent qu'aujourd'hui, mais les valeurs étaient différentes, les personnes étaient meilleures, elles avaient confiance les unes dans les autres".

L'image idyllique jure avec la réalité d'un Tito sans merci envers des milliers d'opposants politiques, envoyés dans des prisons spéciales et des camps, notamment sur la tristement célèbre île de Goli Otok, au large de l'actuelle Croatie. Beaucoup disparurent à jamais.

L'historien Joze Dezman redoute la glorification d'un dictateur responsable de la mort de plus de 100.000 personnes -- des collaborateurs avec les nazis, mais également des civils -- qui tentèrent de fuir la Yougoslavie après 1945, mais qui furent arrêtées, jugées puis exécutées.

"Il est triste de voir que des jeunes gens, dont les parents leur ont menti toute leur vie sur Tito, croient toujours qu'ils avaient raison", s'agace-t-il. "Nous devons faire face à ce culte (de Tito) avec des faits, nous devons enquêter sur lui de façon critique."

L'exposition présente une série d'objets personnels, de témoignages vidéo et de photos de Tito avec des dirigeants et des vedettes, du président américain Richard Nixon à l'empereur d'Ethiopie Haïlé Selassié, en passant par les actrices Elizabeth Taylor et Sophia Loren. De vieux numéros des magazines français Paris Match ou américain Time l'affichent en une.

"Dans de nombreux manuels scolaires, Tito est décrit positivement, notamment en raison de sa résistance au nazisme et de sa rupture plus tard avec l'URSS", explique à l'AFP Bozo Repe, un historien de l'université de Ljubljana.

Tito, éloigné de Moscou et Staline dès 1949, sut habilement naviguer entre les blocs de l'Est et de l'Ouest. Le régime yougoslave, loin d'être démocratique, fut toutefois moins dur que ceux des pays situé derrière le Rideau de fer.

Mais pour José Dezman, les guerres qui ont embrasé et disloqué l'ex-Fédération yougoslave dans les années 90 sont la principale raison de la nostalgie des Slovènes de l'ère Tito.

Si l'ancien dirigeant est absent du débat public, les livres racontant sa vie privée, ses amours et jusqu'à ses goûts culinaires sont les principaux succès de librairie de la dernière décennie.

"Je ne l'adore pas et je ne le déteste pas", affirme Sonja, 22 ans, la petite-fille de Damjana: "Ma grand-mère m'en a parlé et je le vois maintenant comme un homme du peuple, avec de nombreuses qualités".

L'exposition n'occulte pas pour autant les prisons créées pour les opposants politiques.

"Nous ne souhaitons pas le juger. Nous voulons que toutes les personnes qui viennent ici regardent l'exposition, puis se forgent leur propre opinion", explique Mojca Poredos, organisatrice au nom de l'agence de communication Ti&To.

A ses yeux, il est temps que Tito apparaisse comme "un personnage historique", avec toutes ses nuances.

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