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17/12/2013 12:55 EST | Actualisé 15/02/2014 05:12 EST

En Thaïlande, des haines politiques jusqu'au sein des familles

Bannie de sa famille depuis qu'elle les a trahis en passant chez les "rouges", Kanthoop, jeune militante thaïlandaise, expérimente jusqu'au sein de son histoire familiale la puissance des haines politiques qui coupent la société en deux.

La dernière fois que Kanthoop a vu son père, il l'a ignorée, comme si elle n'existait pas. "Je me suis presque demandé si je n'étais pas un fantôme", se souvient la jeune femme, contrainte de changer de nom pour avoir "trahi" son camp.

La société thaïlandaise est en effet divisée par une crise politique qui a mobilisé dans la rue des dizaines de milliers d'opposants à la Première ministre Yingluck Shinawatra, soutenue par les "chemises rouges".

Ses détracteurs --élite bourgeoise de Bangkok et royalistes héritiers des "chemises jaunes"-- dénoncent une corruption généralisée depuis des années que les "rouges" gagnent les élections.

Kanthoop a passé sa jeunesse à battre le pavé en "chemise jaune" avec son père, militant très engagé qui a participé en 2008 au blocage des aéroports de Bangkok ayant contribué à la chute du gouvernement "rouge" de l'époque.

Mais l'étudiante de 21 ans a commencé à s'interroger sur son engagement en 2010, lorsque sous le gouvernement soutenu par sa famille politique, les forces de l'ordre ont tiré à balles réelles sur les "chemises rouges", une crise qui a fait des dizaines de morts.

Son militantisme, puis l'accusation selon laquelle elle avait insulté le roi (très grave en Thaïlande, où la loi de lèse-majesté est très stricte) sont parvenus aux oreilles de son père, qui a eu des ennuis sur son lieu de travail dit-elle.

Soit dans un camp, soit dans l'autre

"Les questions de société ont joué un grand rôle dans mes problèmes avec ma famille. Parce que pour elle, si tu n'es pas dans son camp, tu es forcément de l'autre", raconte-t-elle, rappelant que l'absence totale de culture du dialogue politique en Thaïlande a des conséquences jusqu'au sein des familles.

Plus largement, les observateurs s'inquiètent de la fracture croissante dans la société thaïlandaise, qui se joue, pour schématiser, entre les pauvres du nord et du nord-est pro-pouvoir et les élites conservatrices de Bangkok proches de l'opposition.

Au centre de ces haines, la figure, honnie ou adulée, du milliardaire Thaksin Shinawatra, chassé du pouvoir par un coup d'Etat en 2006. Il est accusé de continuer à diriger, via sa jeune soeur Yingluck, Première ministre depuis 2011.

Celle-ci a convoqué des élections pour le 2 février, mais l'opposition pourrait les boycotter, par souci dit-elle de suspendre les institutions afin de mener des réformes nécessaires selon eux avant toute élection.

Le meneur des manifestations anti-Yingluck, Suthep Thaugsuban, joue habilement sur ces profondes dissensions au sein de la société aux moyens d'une rhétorique agressive. "Il n'y a pas de milieu entre le bien et le mal", a-t-il récemment lancé à ses troupes, n'hésitant pas pour certains à réclamer ouvertement la "peine de mort" pour Thaksin et sa soeur.

Pour Pavin Chachavalpongpun, du Centre des études de l'Asie du Sud-Est à l'université de Kyoto, "les divisions politiques gangrènent chaque composante de la société thaïlandaise".

Au coeur de ces divisions, la peur des élites conservatrices de perdre leur pouvoir et leur influence à la faveur des classes inférieures, démographiquement plus fortes.

A leurs yeux, les classes modestes pro-Thaksin sont des "buffles d'eau" aisément dupés par le charismatique et prodigue Thaksin, magnat des télécoms condamné en 2008 pour malversations.

Les élites de "Bangkok ont toujours pensé qu'elles devaient jouir d'un poids politique plus important parce que c'est ici que sont concentrés la richesse nationale et le pouvoir", explique M. Pavin.

Les médias ont contribué à exacerber les lignes de fracture entre les camps politiques, qui possèdent souvent leur propre chaîne de télévision.

Et les réseaux sociaux ne favorisent pas le pluralisme, les internautes discutant "dans des groupes dont ils partagent les points de vue, sans écouter les autres", note Puangthong Pawakapan, de l'université Chulalongkorn de Bangkok.

Pavin Chachavalpongpun confie ne plus pouvoir parler politique avec sa mère et avoir "perdu de bons amis", ce qui était impensable autrefois au "pays du sourire" où les désunions s'effaçaient devant la famille royale, censée demeurer un facteur d'unité.

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