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16/12/2013 01:52 EST | Actualisé 14/02/2014 05:12 EST

Thaïlande: l'opposition tiraillée entre "révolution" et élections

Chitpas Bhirombhakdi est un des visages de la "révolution du peuple" en Thaïlande. Mais quand elle n'harangue pas la foule pour l'enjoindre de renverser le gouvernement, cette jolie héritière prépare son avenir parlementaire.

Cette contradiction met en lumière le dilemme du Parti démocrate, l'une des plus anciennes formations politiques de Thaïlande --à défaut d'être la plus populaire-- dont les députés ont démissionné pour rejoindre les manifestations.

Le parti est entré en réunion lundi pour décider de participer ou non aux élections législatives anticipées fixées au 2 février par la Première ministre Yingluck Shinawatra.

De sa décision dépend en partie l'avenir de la fragile démocratie thaïlandaise.

"Nous ne savons pas s'il y aura une élection, mais en tant que responsable politique, je dois m'y préparer", se justifie Chitpas.

"L'héritière Singha" appartient à l'une des familles les plus riches du pays, dont la brasserie Boon Rawd Brewery produit la bière Singha, sponsor officiel du club de football anglais Manchester United.

Ancienne porte-parole du parti, Chitpas Bhirombhakdi, 27 ans, a échoué à décrocher un siège au Parlement il y a deux ans. Formée en Grande-Bretagne, elle confie que son rêve de petite fille était de devenir Première ministre.

Chaque soir, elle monte sur scène pour galvaniser un mouvement dont l'objectif affiché est de chasser un gouvernement issu d'un raz-de-marée électoral en 2011 et de lui substituer un "comité populaire" non-élu.

Mais elle assure que les Démocrates ne renoncent pas à la démocratie.

"Nous avons juste besoin de temps pour réformer le pays", explique-t-elle à l'AFP en citant la corruption et l'achat de vote au nombre des plaies nationales.

"Apprendre la démocratie"

Le problème, selon elle, est que beaucoup de Thaïlandais manquent d'une "véritable compréhension de la démocratie (...), surtout dans les zones rurales", acquises au Puea Thai, le parti majoritaire, assuré de remporter une fois encore les élections du 2 février, si elles ont lieu.

Les Démocrates, eux, recrutent dans l'élite et la classe moyenne de Bangkok qui vouent une haine tenace à Thaksin, l'ancien Premier ministre renversé par des généraux royalistes en 2006 et qui, depuis son exil, continue de gouverner à travers sa soeur Yingluck selon l'opposition.

Mais les Démocrates n'ont pas gagné de majorité dans les urnes depuis deux décennies et leurs détracteurs affirment que les seules réformes qui les intéressent sont celles qui mettraient fin à leurs déroutes électorales.

Leur dernière arrivée aux manettes en 2008 n'a été possible qu'après la dissolution du parti pro-Thaksin au pouvoir. Les manifestations des "chemises rouges" fidèles à Thaksin il y a trois ans avaient été réprimées dans le sang par l'armée et le chef du Parti démocrate alors à la tête du gouvernement est accusé de leur avoir donné le feu vert.

Thaksin, qui vit à Dubaï, compte de nombreux partisans en province grâce à ses programmes pour les plus démunis dans les régions du nord et du nord-est, notamment avec une politique de soutien aux riziculteurs dans ces régions démographiquement dominantes. Ces mesures "populistes" s'apparentent à de la corruption, selon l'opposition.

"Les Thaïlandais doivent apprendre la démocratie", insiste Chitpas. "Autrefois, avant tous ces événements, les gens étaient peu au fait de la politique. Au Parlement, quand les lois étaient votées lors de sessions retransmises en direct à la télévision, les gens ne s'y intéressaient pas".

L'opposition s'appuie sur des courants ultra-royalistes et certains observateurs doutent ouvertement des bonnes intentions du Parti démocrate.

"Ils veulent se débarrasser de Thaksin et instaurer un régime d'exception en contournant le processus démocratique", s'inquiète ainsi Pavin Chachavalpongpun, professeur associé au Centre des études du sud-est asiatique à l'université japonaise de Kyoto.

Chitpas espère qu'un jour un gouvernement thaïlandais pourra survivre le temps d'un mandat complet de quatre ans sans que l'armée ni la justice ne viennent changer le cours de l'Histoire, un cas de figure rarissime dans un pays qui a connu 18 coups d'Etat depuis 1932.

dr-gab/dth/ros