POLITIQUE
25/11/2013 11:40 EST | Actualisé 25/01/2014 05:12 EST

Commission Charbonneau: retour sur le controversé projet TIPI avec Guy Thériault

Radio-Canada

Le Fonds de solidarité FTQ s'est précipitamment retiré à l'été 2009 de tous les dossiers impliquant Denis Vincent, un individu considéré par la police comme proche des Hells Angels, a expliqué à la commission Charbonneau Guy Thériault, l'ex-directeur des investissements de son bras immobilier, la SOLM.

Un texte de François Messier

« Vers la fin de l'été 2009, à un moment donné, effectivement, on avait des dossiers avec lui et il fallait mettre fin à l'association [dans] les dossiers qu'on avait avec lui », a déclaré celui qui était alors adjoint du PDG de la Solim, Guy Gionet.

« Il [Vincent] agissait souvent comme courtier. Moi je le voyais plus comme courtier, mais c'était jamais clair à 100 % son rôle ». Donc, c'est un peu sa marque de commerce, son rôle est flou? Tout à fait. »

— Échange entre Guy Thériault et le procureur Cainnech Lussiaà-Berdou

Cette situation est d'ailleurs bien illustrée par la conversation téléphonique du 25 mars 2009 entre le PDG du Fonds Yvon Bolduc et Guy Gionet. Elle montre bien que M. Bolduc considérait déjà que les projets dans lesquels était impliqué Denis Vincent, réputé proche de président du CA de la SOLIM Jean Lavallée, étaient des « dossiers toxiques ».

Dans cette conversation captée par les policiers, Guy Gionet répond à M. Bolduc qu'il cherche à voir comment il peut « casser la filière [...] avec Denis ». Il soupèse différentes options qui se présentent à lui.

M. Thériault, qui était alors adjoint de Guy Gionet, avait lui-même déclaré auparavant à la commission que M. Vincent avait agi comme « courtier » pour divers dossiers présentés à la SOLIM. Lors de la première partie de son témoignage, le 13 novembre, M. Thériault avait d'ailleurs parlé du rôle de Denis Vincent dans le dossier TIPI.

La conversation entre MM. Bolduc et Gionet révèle que des dossiers d'investissements du Fonds dans les projets de la Place Telus, des Club Med, du club de danseuses 10-35, de la marina Brousseau et de Ville St-Pierre sont au nombre de ceux qui inquiétaient le Fonds le 25 mars 2009.

Le dossier de la Place Telus, le seul dans lequel était impliqué Denis Vincent, selon Guy Thériault, semble particulièrement poser problème à Guy Gionet. Ce dernier souligne à Yvon Bolduc que Telus a investi dans le dossier en raison de la présence de la SOLIM et d'un dénommé Pierre Deschênes dans ce dossier, et qu'un retrait de la SOLIM entraînerait possiblement des poursuites judiciaires.

M. Thréiault expliquera plus tard que la SOLIM a décidé de vendre à Denis Vincent une partie d'un terrain pour le compenser pour son départ dans le projet place Telus. Le terrain, a-t-il dit, lui a été cédé sous sa valeur marchande. « C'était pour sortir Vincent de Place Telus », a dit Guy Thériault. « C'était carrément ça qui avait été discuté » par la PDG de SOLIM par intérim Monique Cardinal et le chargé de projet au dossier Nicolas Dufresne, a-t-il ajouté.

Dans le dossier des Club Med, Guy Gionet indique à Yvon Bolduc qu'il a déjà prévenu le promoteur Jean-Marc Daigle que la SOLIM « préfère investir au Québec qu'à l'extérieur ». La commission avait déjà démontré que l'ex-directeur général de la FTQ-Construction Jocelyn Dupuis avait fait du lobbying auprès de Guy Gionet à ce sujet.

Dans le dossier du bar 10-35, Yvon Bolduc demande à Guy Gionet s'il a déjà parlé à Ronnie Beaulieu, un proche des Hells Angels qui était un ami de Jocelyn Dupuis. Guy Gionet lui répond : « C'est pas lui au dossier. C'est toutes des prête-noms pis le prête-nom est correct. Je m'en souviens, on a signé chez le notaire, c'est un gars qui travaille pour Travaux publics Canada ».

Joe Bertolo avait un dossier avec la SOLIM

La commission s'est cependant davantage intéressée à l'investissement effectué en 2006 par la SOLIM à Ville Saint-Pierre. Guy Thériault a expliqué qu'il s'agissait là d'un prêt consenti à la compagnie FTM, dont le représentant était Joe Bertolo, ami de Jocelyn Dupuis et futur associé dans Carboneutre. La compagnie appartenait en fait à Tony Magi.

Guy Thériault a été forcé de constater que la SOLIM a signé une autorisation d'investissement avec Joe Bertolo en 2006, mais que le prêt de 5 millions de dollars consenti dans ce dossier a finalement été versé à la compagnie à numéro 9170-4569 Québec Inc de Eugène Cirillo et Ricardo Magi, frère de Tony Magi.

Cette compagnie était domiciliée au même endroit que FTM, mais il s'agissait pourtant d'une compagnie distincte, a noté le procureur Cainnech Lussiaà-Berdou. Le témoin n'a pu en dire plus à ce sujet, puisqu'il n'était pas présent lors de cette signature. Ces questions, a-t-il, dit, relèvent davantage des services juridiques.

Le procureur a également souligné que la SOLIM avait négocié avec Joe Bertolo dans ce dossier, même si Guy Thériault était parfaitement au courant que son frère, Giovanni Bertolo, avait été assassiné en août 2005.

Il a souligné qu'il avait déjà rencontré ce dernier pour un investissement dans un terrain situé près du magasin Ikea de Boucherville, projet qui n'a finalement pas abouti.

Le nom de Joe Bertolo avait longtemps été erronément identifié comme étant Joseph Berthelot dans les documents de la SOLIM.

Controverse autour du projet TIPI

Le témoignage livré par Guy Thériault le 13 novembre avait permis de braquer les projecteurs sur le rôle joué par Guy Gionet, l'ex-PDG de la SOLIM, dans le projet TIPI. Il avait admis que M. Gionet a agi de façon « bizarre » dans ce dossier, dans le cadre duquel la SOLIM et le promoteur Laurent Gaudreau prévoyaient investir conjointement dans la construction d'une salle de spectacles au pied des chutes Montmorency.

L'émission Enquête a déjà révélé que l'affaire a avorté après que Denis Vincent eut exigé 250 000 $ de M. Gaudreau vers 2007. Denis Vincent était impliqué avec Laurent Gaudreau dans ce projet depuis 2004, mais son rôle s'est clairement accru au fil du temps.

M. Gaudreau a entrepris une poursuite contre la FTQ et le Fonds de solidarité FTQ en 2011 relativement à cette affaire. Il a allégué que Denis Vincent exerçait un pouvoir « occulte » auprès de la direction du Fonds et qu'il avait dû lui céder une partie de ses actions pour que la SOLIM maintienne son soutien financier dans le projet.

La commission s'intéresse beaucoup à M. Gionet depuis quelques semaines. Grâce à des écoutes électroniques, elle a montré qu'il était proche de Jocelyn Dupuis et qu'il avait établi des relations d'affaires avec ses amis, dont le mafieux Raynald Desjardins, et le sympathisant Hells Angels Ronald Beaulieu.

Le rôle trouble de Denis Vincent

Denis Vincent a pour sa part été décrit par plusieurs témoins comme un proche de Jean Lavallée, alors président de la FTQ-Construction et membre du conseil d'administration du Fonds et de la SOLIM.

Le prédécesseur de Guy Gionet à la SOLIM, Richard Marion, a soutenu que Denis Vincent était un pilote d'hélicoptère qui faisait régulièrement des parties de chasse et de pêche avec M. Lavallée et l'entrepreneur Tony Accurso.

L'ex-syndicaliste Ken Pereira a pour sa part révélé que Gilles Audette, le conseiller politique de Michel Arsenault, président de la FTQ et président du C. A. du Fonds de solidarité, lui a demandé au début de 2009 de soutirer des informations aux journalistes d'Enquête au sujet de Denis Vincent.

Gilles Audette, a-t-il dit, « voulait vraiment plus savoir c'était qui Denis Vincent, puis qu'est-ce qu'il faisait à certains projets et pourquoi que Johnny Lavallée le mettait là comme porte-parole ou homme de confiance, quand il était pas pantoute relié à l'industrie de la construction ou à un mouvement syndical ».

Selon M. Pereira, Gilles Audette lui a aussi conté l'anecdote suivante. « Quand Michel Arsenault, était président des Métallos, il est allé à un meeting, et qui est là? Denis Vincent. Il m'explique, à toutes les places où le Fonds ou SOLIM, [...] M. Denis Vincent était là, et Denis Vincent criait haut et fort pour qui voulait l'entendre : "Si t'es pas content que je suis icitte, appelle Lavallée". »

Un projet qui déraille

Le témoignage de Guy Thériault a confirmé que le projet TIPI semblait sur la bonne voie à l'automne 2007. SOLIM avait déposé 2,6 millions de dollars dans le compte bancaire de la société dirigée par M. Gaudreau, et les deux partenaires avaient signé un bail commercial avec la Société des établissements de plein air du Québec (SEPAQ).

L'affaire a cependant tourné au vinaigre quelques semaines plus tard, comme en fait foi un courriel envoyé par Guy Gionet à MM. Gaudreau, Vincent et Thériault, le 14 février 2008.

« Je comprends que, dans les circonstances, tu ne désires plus être impliqué dans le dossier et invites Denis à prendre la relève. Tu comprendras que, devant ce dérapage, SOLIM n'a pas d'autre alternative que de se retirer du dossier et entreprendre les démarches afin de récupérer les sommes déposées à la caisse », écrit M. Gionet.

Cinq jours plus tard, M. Gionet envoie un nouveau courriel à M. Gaudreau, en mettant M. Vincent en copie conforme. « Vous avez voulu écarter votre partenaire (Denis) du processus décisionnel jugeant ces questions non pertinentes. L'intervention de Denis remet en question le projet (spectacle) et la viabilité du projet, un élément jugé primordial pour SOLIM », écrit-il.

M. Thériault a convenu qu'il était « bizarre » que MM. Gaudreau et Vincent ne se soient pas parlé entre eux avant d'aller voir la SOLIM, et que cette dernière décide d'aller de l'avant malgré le retrait de l'un d'eux. « Ils auraient dû se parler ensemble, puis ensuite ils viennent voir le partenaire financier puis parler d'une voix commune », a-t-il noté.

L'interrogatoire de M. Thériault a été suspendu après que la commission lui eut présenté une conversation téléphonique enregistrée par des policiers un an plus tard, soit le 14 avril 2009, et dans laquelle M. Gionet lui explique que Jean Lavallée a des questions sur le dossier TIPI.

« Jean, euh, me pose la question si on a... je me souviens d'une lettre qu'on avait envoyée à Laurent Gaudreau en août 2008, 26 août 2008, qui demandait que Denis Vincent soit partenaire », demande M. Gionet.

« C'est sûr que ça n'existe pas cette lettre-là », lui répond Guy Thériault.

Le témoin n'a pu dire pourquoi Guy Gionet n'avait pas répondu à Jean Lavallée que Denis Vincent était déjà un partenaire de Gaudreau dans ce projet. Il a lui-même confirmé que M. Vincent s'était porté garant dès 2004, avec Laurent Gaudreau, d'un crédit accordé par la SOLIM pour le démarrage du projet, et qu'il assistait régulièrement à des réunions concernant le projet dès 2005.

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