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07/11/2013 10:18 EST | Actualisé 07/01/2014 05:12 EST

La baisse du nombre d'anglophones bilingues au pays inquiète Graham Fraser

OTTAWA - La baisse du nombre d'anglophones bilingues au pays inquiète le commissaire aux langues officielles Graham Fraser, qui a rendu public jeudi son rapport annuel.

Cette situation pourrait constituer un obstacle à certaines politiques qu'il soutient, comme celle d'exiger des juges à la Cour suprême du Canada qu'ils soient bilingues.

Le gouvernement Harper refuse d'imposer ce critère, jugeant que cela va pénaliser d'excellents candidats qui sont unilingues et qui ne pourront ainsi pas accéder au plus haut tribunal du pays.

«Si chez les jeunes le bassin (de gens bilingues) commence à décroître, ça va être plus dur de trouver des juges dans 30 ans», fait valoir le chien de garde des langues officielles.

Et s'il ne croit pas que la Loi sur les langues officielles avait pour objectif que tous les Canadiens parlent aussi bien le français que l'anglais, il estime qu'«il faut une masse critique de gens bilingues pour que la politique fonctionne».

Le déclin d'anglophones bilingues n'est «pas énorme», a dit M. Fraser en entrevue avec La Presse Canadienne, mais le fait qu'il n'y ait pas de croissance de bilinguisme, «ça me préoccupe».

Un des facteurs de cette baisse est probablement le fait qu'il est facile pour les anglophones de se trouver un boulot uniquement en anglais, a confié le commissaire. Et le fait qu'aucune province de l'Ouest canadien n'impose le français à l'école, quel que soit le niveau scolaire, joue aussi un rôle, selon lui.

Par contre, le nombre de francophones bilingues augmente, ce qui réjouit M. Fraser. Le pays compte ainsi un demi-million de plus de citoyens qui maîtrisent les deux langues officielles qu'il y a 10 ans.

Il ne croit toutefois pas que le bilinguisme chez les francophones nuit à la vitalité du français. «Ce n'est pas parce que tu apprends à nager que tu oublies comment marcher», illustre-t-il.

Il croit que les francophones choisissent d'apprendre l'anglais «non pas parce que les autres Canadiens sont unilingues», mais parce qu'ils veulent s'intégrer à un marché du travail qui se mondialise et où l'anglais est prédominant.

Quant à la Cour suprême, le commissaire aux langues officielles a déploré jeudi n'avoir pas encore su convaincre le gouvernement fédéral de l'importance d'y avoir des juges bilingues. Il y voit même «un échec évident».

Car en présentant son rapport annuel sur l'état du français et de l'anglais au pays, M. Fraser s'inquiète, encore une fois, de l'accès à la justice dans les deux langues officielles.

Le commissaire est intervenu à plusieurs reprises pour faire valoir l'importance du bilinguisme de la magistrature, notamment au sein de la Cour suprême.

«Je suis surpris de savoir que l'argument invoqué pour réfuter l'idée est le même que celui utilisé en 1969 contre l'adoption de la Loi sur les langues officielles, c'est-à-dire que les Canadiens de l'Ouest seront exclus de la magistrature», a déclaré M. Fraser.

«Le changement viendra lorsqu'il y aura une volonté de changer la culture», a-t-il insisté.

Le Nouveau Parti démocratique (NPD) est du même avis.

«Si le gouvernement n'est pas prêt à mettre la plus haute cour du Canada bilingue, comment peut-il avoir un respect des langues officielles?», a demandé le député Yvon Godin.

«Ce n'est pas une place pour avoir des emplois. C'est une place pour donner justice aux citoyens canadiens dans les deux langues officielles», a ajouté M. Godin, pour réfuter l'argument des conservateurs.

Le commissaire Fraser a aussi dénoncé ce qu'il appelle une «érosion subtile» du bilinguisme dans la fonction publique fédérale en raison de la négligence et des conséquences imprévues des compressions budgétaires, une situation qu'il avait déjà mise en lumière.

Il juge toutefois encore difficile de mesurer l'ampleur des conséquences.

Pour les voyageurs, la situation continue d'être frustrante, note M. Fraser. Il leur est toujours ardu d'être servis dans la langue de leur choix dans les aéroports du pays.

«Trop souvent, les gens doivent le demander et trop fréquemment, lorsqu'ils le font, ils se butent à une incompréhension ou ils doivent subir des délais», note Graham Fraser.

Le commissaire en profite aussi pour souligner que les changements apportés au recensement et l'abolition du formulaire long ont eu un impact sur la compréhension des populations linguistiques en situation minoritaire et sur leur répartition géographique.

Réagissant au rapport, le gouvernement a choisi d'écarter les critiques du commissaire et de mettre l'accent sur les points forts relevés par celui-ci.

L'augmentation du nombre de Canadiens bilingues et le fait que la majorité des premiers ministres provinciaux soient bilingues ont été soulignés par Shelly Glover, la ministre fédérale des langues officielles.

«Je suis très fière de notre gouvernement parce que nous avons mis des fonds sans précédent dans nos langues nationales. Nous allons continuer dans cette veine», a-t-elle déclaré aux Communes.

Pour le NPD, le bilinguisme a connu un recul majeur au Parlement et au pays, et cela, depuis l'arrivée au pouvoir du gouvernement conservateur, qui n'en fait pas une priorité.