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29/10/2013 04:04 EDT | Actualisé 28/12/2013 05:12 EST

<em>Le pur-sang</em>, un essai inédit de Michel Cormier

Dix écrivains gagnants ou finalistes des Prix littéraires du gouverneur général trempent leur plume dans l'encre rouge pour explorer une thématique essentielle : le sang.

Dans cette réflexion inédite, l'auteur et journaliste Michel Cormier s'intéresse aux Afghans, un peuple cavalier, pour qui posséder une monture supérieure est primordial.

Le pur-sang, par Michel Cormier

Ce n'est pas tant la mort qui tue l'homme que la peur de la mort. C'est ainsi que le patriarche Guardi Guedj résume le rapport de l'homme afghan à l'existence dans Les Cavaliers de Joseph Kessel, un code d'honneur en vertu duquel le courage dont il fait preuve au moment de sa mort est aussi important que tout ce qu'il accomplit de son vivant. Un précepte de vie issu des steppes verdoyantes d'un pays fier et insoumis où un homme se mesure à la qualité de sa monture en temps de paix, et à son sang-froid, en temps de guerre. Un pays où les vents sculptent le caractère de l'homme et où son allure, pour celui qui s'y consacre entièrement, aspire à la noblesse du pur-sang.

Peu d'Afghans ont réussi à communier aussi parfaitement avec l'essence du pays, ses codes, qu'Ahmad Shah Massoud, le grand chef rebelle. Massoud avait remporté tous les bouskatchis auxquels la vie l'avait convié, ces compétitions où le cavalier vainqueur arrache une carcasse de mouton à ses rivaux et la dépose dans un cercle tracé à la chaux. Il avait tenu tête aux Soviétiques, aux autres chefs de guerre, aux talibans. La mort, bien entendu, se tenait toujours à ses côtés. Elle avait veillé sur Massoud lorsqu'il dormait à la belle étoile dans les vallées du Panshir, l'avait protégé des tirs ennemis, l'avait épargné lors des combats fratricides dans les quartiers de Kaboul. Que de fois elle lui a laissé la vie sauve. Que de fois il a dû la convaincre de lui permettre de mener un autre combat, de battre une autre retraite, de négocier une autre trêve, de survivre à un autre assaut. Que de fois il avait dû la cajoler, la séduire, comme une maîtresse qu'on entretient à fort coût.

Pendant tout ce temps, Massoud lui était resté fidèle. Tous les jours, il avait renouvelé leur pacte. Le moment venu, il l'accueillerait avec sérénité, accepterait son destin. La mort, pourtant, l'a trahi. Elle l'a prise sournoisement, sans avertissement. Deux hommes se sont présentés à son bureau, des journalistes marocains qui voulaient lui faire une interview. Il aura deviné la ruse trop tard. Les assassins avaient bourré leur caméra d'explosifs.

Deux semaines après sa mort, je me suis trouvé dans le hameau de Hodja Baoudine qui avait servi à Massoud de dernier retranchement dans le nord de l'Afghanistan. Les traces de la déflagration étaient toujours visibles dans la pièce qui lui avait servi de bureau et où il avait reçu ses assassins. Le fauteuil dans lequel était assis Massoud était renversé sur le plancher, l'un des accoudoirs encore maculé de son sang. Massoud n'avait jamais craint la mort. La nuit précédente, malgré les combats proches, il avait écouté son ami Massoud Khalilli lui réciter des vers afghans. Je me suis longtemps demandé s'il avait eu conscience qu'il allait mourir et s'il en aurait surtout voulu d'avoir été dupé par l'hypocrisie des kamikazes, outré que la mort l'ait ainsi lâchement pris par surprise, sans oser le regarder dans les yeux. Massoud avait vécu sa vie à la manière d'un pur-sang, libre, à vive allure, fonçant sans égard au danger, sûr de ses instincts. Mais les pur-sang comme les hommes meurent parfois ainsi, pas en pleine course, mais d'une blessure qu'ils s'infligent en rentrant à l'écurie.

En 25 ans de journalisme, Michel Cormier a occupé plusieurs fonctions, tant au Canada qu'à l'étranger et occupe aujourd'hui le poste de directeur général de l'Information de Radio-Canada. Il s'est distingué à maintes reprises, notamment avec les prix Anick et Judith-Jasmin. Il est l'auteur de quatre livres, dont La Russie des illusions (Leméac), finaliste du Prix du gouverneur général du Canada en 2007. Il détient un baccalauréat en journalisme de l'Université Carleton, ainsi qu'une maîtrise en sciences politiques de l'Université Laval.