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10/10/2013 05:14 EDT | Actualisé 10/12/2013 05:12 EST

La provocation sexuelle dans les vidéoclips va-t-elle trop loin?

La semaine dernière, Sinead O'Connor mettait en garde Miley Cyrus contre les dérives de la provocation sexuelle, Annie Lennox tirait aussi la sonnette d'alarme, et Britney Spears avouait avoir coupé des scènes trop osées de son dernier clip.

Même Céline Dion s'est inquiétée du phénomène et des vidéos de Miley Cyrus dans une entrevue au Journal de Montréal. « Elle se compare même à une "religieuse" pour illustrer comment elle se trouve à des années-lumière des images-chocs que propose la jeune chanteuse de 20 ans », peut-on lire dans l'article.

Est-ce que les scènes de plus en plus osées dans les vidéos vont trop loin? A-t-on atteint une limite avec ces jeunes chanteuses qui semblent vouloir gagner la palme de la provocation en étant toujours plus sexy?

L'animateur de l'émission eTalk daily diffusée sur le réseau CTV, Ben Mulroney, pense que c'est le manque de réglementation sur Internet qui permet cette surenchère et le fait que la société est aussi plus permissive. « Les artistes peuvent maintenant le faire, ils en ont le droit. C'est le « wild west » sur Internet. Certains font deux ou trois versions d'une vidéo selon l'audience ».

Le clip Work B**ch, de Britney Spears :

L'animateur ajoute que c'est aussi un choix de regarder ces vidéos. « Avant, on regardait le grand décompte et on ne choisissait pas les vidéos. Maintenant, on doit trouver la vidéo, c'est un choix du consommateur, une décision qu'il prend. »

Le journaliste spécialisé en musique Olivier Robillard Laveaux trouve que le lien entre la musique pop et la pornographie devient impressionnant. « Avec Madonna, il y avait un message. Elle luttait contre le pouvoir de la religion et du sexe. Ce n'était pas gratuit. Maintenant, il y a une escalade et il n'y a plus de message, on peut faire le lien entre la porno et la musique populaire. La musique est vraiment puissante pour nous faire croire que c'est cool. »

À la limite, le journaliste trouve même ça dangereux, tant pour les jeunes que pour la carrière de ces chanteuses. On se souvient des dérives de Britney Spears après la naissance de ses enfants et des nombreux accrocs de Justin Bieber, qui semble céder à la pression. « Sinead O'Connor a mis le doigt sur le problème du danger pour leur carrière. Tu n'es pas crédible à long terme si tu bases ta carrière sur tes performances presque sexuelles dans les vidéos et non sur ta musique. »

D'ailleurs, Sinead O'Connor a comparé cette augmentation marquée de scènes sexuelles et sulfureuses à de la prostitution. Elle ajoute que les seuls gagnants sont les producteurs qui font des gains financiers sans s'occuper des conséquences sur les artistes.

Des risques pour la santé?

Justement, l'hypersexualisation des jeunes est un sujet qui inquiète plusieurs organismes, dont le Réseau québécois d'action pour la santé des femmes (RQASF), qui s'est penché sur l'influence de ces vidéos sur les jeunes, filles et garçons.

Les différentes études permettent à la directrice générale du RQASF, Lydya Assayag, de cerner plusieurs problèmes engendrés par ses images : effet sur l'échec scolaire, précocité des relations sexuelles des jeunes qui augmente le potentiel de violence, augmentation des maladies transmises sexuellement, de l'anorexie et de la boulimie.

Les différentes études réalisées sur l'hypersexualisation ne s'entendent pas sur le nombre de jeunes affectés négativement par ce phénomène. Certaines parlent du tiers, d'autres de 20 %. Si Lydya Assayag reconnaît que ce ne sont pas 90 % des jeunes qui sont touchés, elle explique que les intervenants du milieu scolaire ont tiré la sonnette d'alarme et leur ont demandé d'intervenir. « Les infirmières et les psychologues dans les écoles voient le résultat de ces images. Les parents et les professionnels ramassent les pots cassés. »

Ces vidéos envoient le message que pour être beau et connu, il faut être un objet sexuel. « On ne valorise que l'aspect sexuel de l'être humain, oubliant les autres caractéristiques, dont l'intelligence, la discussion. Les jeunes sont vulnérables, car en processus identitaire. À l'école, ils délaissent les études pour un rôle unique de séduction. »

Ben Mulroney pense qu'il y a aussi une responsabilité familiale. Selon lui, il ne faut pas donner accès aux jeunes à tout ce qui est offert sur Internet et il faut en discuter. « Les parents doivent réglementer Internet dans leur maison. Mais je n'ai pas de solutions, on parlait du même problème d'hypersexualisation avec Madonna. »

Est-ce si nouveau?

Lydya Assayag pense que ce type de vidéos est en augmentation à cause des études en marketing qui ont démontré que les adolescents contrôlaient le portefeuille familial. « L'industrie sait qu'elle fera de l'argent en les ciblant. »

L'ancien journaliste et attaché de presse dans le milieu de la musique Philippe Renault se demande si ça n'arrive pas par période. « Il y a 10 ou 12 ans, on parlait d'une vague. Ce n'est pas nouveau, Madonna avait fait scandale avec Erotica. »

Le clip Erotica, de Madonna :

Cependant, il rappelle qu'au Québec, les quelques artistes, comme Caroline Néron ou Anne-Marie Losique, qui ont essayé de faire ce type de vidéos n'ont pas eu de succès. « Ça n'a pas marché, et on les a même tournées en ridicule. »

Il faut dire que les adolescents québécois s'intéressent plus à la musique américaine qu'à la musique québécoise, à part celle de Marie-Mai, qui ne fait pas ce type de vidéos.

Par ailleurs, Philippe Renault rappelle que YouTube exerce une censure et surveille les vidéos mises en ligne sur son site. En même temps, il mentionne que tout le monde réagit, mais qu'il y a 30 millions de clics. « On s'insurge, mais on va voir ces clips, alors l'industrie continue. »

Jusqu'où est-ce que ça ira?

Ben Mulroney pense que les artistes peuvent aller encore plus loin, car il n'y a pas de réglementation pour les en empêcher. « En plus, beaucoup de monde regarde ce qu'ils produisent, alors ça fonctionne. »

La directrice générale du RQASF n'en voit pas la fin et préconise une intervention des gouvernements. « Plus on en donne, plus on en veut. Il y a trop d'argent en jeu. »

Philippe Renault pense que ça n'ira pas si loin. « Il y a une pudeur aux États-Unis qui empêchera la nudité complète. Madonna avait été censurée. Mais bon, on peut toujours être surpris. »

Nous avons contacté Musique plus pour obtenir leurs commentaires. La chaîne spécialisée n'a pas souhaité commenter et souligne ne pas diffuser ce type de vidéos. On peut cependant en regarder sur son site Internet.

Annie Lennox en rajoute

La chanteuse Annie Lennox a aussi plongé dans le sujet en avouant être dérangée par l'utilisation de performance sexuelle dans les vidéos. « Il est évident que certains producteurs de musique utilisent de la pornographie stylisée avec un accompagnement musical. Comme s'il n'y avait pas déjà assez d'images hypersexualisées qui bombardaient les jeunes filles influençables », écrit-elle sur sa page Facebook.

Elle ajoute croire en la liberté de parole, mais que l'industrie de la musique se moque des limites. « Tant qu'il y a de l'argent à faire, ils achètent et vendent. C'est déprimant de voir ces artistes pousser la provocation aussi facilement. »

Un texte de Cécile Gladel