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13/06/2013 11:21 EDT | Actualisé 13/08/2013 05:12 EDT

Catherine Voyer-Léger répond au questionnaire Laferrière

Catherine Voyer-Léger était membre du jury du Prix du récit Radio-Canada 2013. L'auteure et directrice du Regroupement des éditeurs canadiens-français a accepté de se prêter au jeu du questionnaire Laferrière, version revue et corrigée du célèbre questionnaire de Proust.

 

1. Si vous étiez la petite Alice, choisiriez-vous de rester dans le monde magique de l'autre côté du miroir ou de revenir dans la réalité pour raconter votre histoire?

Toute ma vie est un déchirement entre mon besoin de bouger et ma difficulté à partir. Je suppose que je finirais par revenir en me jurant d'y retourner. Et je passerais quelque temps à écrire pour tenter de comprendre ce qui m'est vraiment arrivé.

2. S'il y avait le feu chez vous, quel objet précieux emporteriez-vous?

L'ordinateur et les autres traces écrites. J'ai peur d'oublier. Voir brûler mes poèmes d'enfant ou mes journaux d'adolescence serait très douloureux.

3. De quoi avez-vous encore peur?

D'être inadéquate.

4. Souhaiteriez-vous avoir eu une enfance malheureuse si c'est la seule condition pour écrire une œuvre?

Vous me permettez de déconstruire la question? Je rejette « enfance malheureuse » comme concept clos. Le malheur n'est pas une condition objective, c'est un état d'esprit (ce qui ne veut pas dire que ce n'est pas important). « Enfance malheureuse » ne veut donc rien dire en soi. Je peux dire que :

a) mes douleurs d'enfance m'habitent et me font écrire;

b) je ne voudrais pas être de ces gens qui soutiennent qu'ils n'ont aucun mauvais souvenir de leur enfance, parce que

c) c'est dans l'exploration des failles de soi que l'écriture m'intéresse le plus.

5. Vous réveillez-vous la nuit pour lire ou pour écrire?

Lire et écrire sont deux grandes passions. Mais j'ai trop besoin de dormir pour leur sacrifier mon sommeil.

6. Ressentez-vous de l'angoisse ou de l'excitation quand vous commencez à écrire?

J'ai beaucoup de mal à identifier le début et la fin dans l'écriture, d'autant que mes démarches sont très peu linéaires. J'écris tout le temps, alors je ne sais pas trop quand ça « commence ». Mais je ressens de l'excitation quand j'ai le sentiment d'avoir trouvé le ton voulu (que je cherche parfois longtemps) et de l'angoisse, toujours, quand le texte me quitte pour aller se faire lire ailleurs.

 

7. L'obscurité vous apaise-t-elle ou vous fait-elle peur?

Je suis une fille de pénombre, mais je n'aime pas trop me cogner l'orteil contre un meuble quand il fait trop noir. Nuance.

8. Avez-vous de la réticence à jeter le moindre papier imprimé ou faites-vous le ménage constamment dans vos tiroirs?

J'ai de la réticence à jeter tout ce qui est manuscrit. Par contre, je jette un peu trop facilement tout ce qui est tapuscrit. J'ai peur que les écrivains de ma génération ne fassent comme moi et ne gardent pas leurs versions de travail. L'informatisation nous bouffe un potentiel de mémoire. Ironie.

9. Vous voyez-vous en chat ou en chien?

Ce n'est pas juste parce que je m'appelle Cat, mais je ne vois pas comment on pourrait contourner le chat en moi. Je suis faite de câlins et de contemplation. Je ronronne quand quelqu'un me prend dans ses bras (en plus de passer pas mal de temps de ma vie sur un bord de fenêtre à rêver d'être où je ne suis pas).

10. L'amour éteint-il la flamme créatrice chez vous ou l'allume-t-il?

L'absence d'amour me travaille, l'espoir d'amour me travaille, l'impatience me travaille, la résignation me travaille; ce qui me travaille me fait écrire. L'amour, je ne sais pas.

11. Vous rappelez-vous vos rêves ou sont-ils trop flous?

Je préfère me les rappeler, mais ça me vient par périodes. Je constate que certaines lectures provoquent une rétention accrue des rêves. Récemment, le recueil Rosebud d'Annie Lafleur (Le Quartanier) a provoqué une semaine soutenue de rêves interminables. Avec une moyenne de deux vers par page, c'est tout un investissement thérapeutique.

12. Votre couleur préférée?

Vert foncé pour un pull. Gris (zone de) pour les idées. Jaune ou blanc pour une robe d'été. Arc-en-ciel pour un drapeau. Monochrome pour un livre. Rose pour le ciel. Peu importe pour la peau. C'est une question compliquée.

13. Votre saison préférée?

L'automne, parce que je respire quand la chaleur tombe.

 

14. Aimez-vous la contrainte?

Dans la forme, oui. Dans le thème, moins.

15. Votre but est-il de vivre pour écrire ou d'écrire pour vivre?

Tout le monde comprend cette question philosophiquement, et je ne peux m'empêcher d'y lire un dilemme économique. Alors, pour répondre clairement, je préfère gagner ma vie avec un métier différent (un métier que j'aime) et consacrer mon temps libre à l'écriture plutôt que de gagner ma vie en écrivant, si ça implique d'écrire des trucs qui ne me tentent pas vraiment. C'est un choix personnel. Je ne porte aucun jugement sur celles et ceux qui font un choix différent.

16. Le livre que vous aimeriez avoir écrit?

Les plus fous de Baricco, de City à Océan mer, en passant par les Châteaux de la colère. Pour des phrases comme : « On donne toujours un nom à ce qui fait peur, raison pour laquelle d'ailleurs, par prudence, les hommes en ont deux. » Voilà une écriture qui ne pourrait pas sortir de moi. Admiration.

17. Êtes-vous paranoïaque ou complètement zen?

Je ne suis pas paranoïaque. Je fais confiance aux gens. C'est juste qu'il y a des chances qu'ils se rendent compte que je suis inadéquate (voir question 3) et qu'ils me jugent pour ça. Ça, ça me rend un peu paranoïaque. Le reste du temps, je suis assez zen (je ne sais pas où il peut bien rester du temps dans cette dynamique...).

18. Un après-midi rêvé pour vous?

L'instauration de la sieste (digestion).

19. Êtes-vous soleil ou lune?

Question embêtante. Deux lectures possibles. Dans le doute, répondre au deux. Et après, j'arrête de déconstruire le questionnaire!

Variante A : « Êtes-vous #TeamSoleil ou #TeamLune? »

Réponse : Lune. Trop de clarté m'assomme, la chaleur aussi. Et la lune a un mystère qui ne cesse de m'émouvoir.

Variante B : « Êtes-vous plus un soleil ou une lune? »

Un soleil, semble-t-il. Un soleil avec des fossettes et des yeux nuageux.

20. Entendez-vous des voix?

Non. Mais je me parle beaucoup trop souvent toute seule. Est-ce que ça fait de moi quelqu'un d'inadéquat?

Diplômée en science politique, passionnée d'arts et de littérature, Catherine Voyer-Léger est une blogueuse et une twitteuse hyperactive, préoccupée par l'élévation du débat, la force du langage et la mise à mal des lieux communs. Elle a publié en 2013 Détails et dédales, chez Hamac-Carnets.