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12/06/2013 11:27 EDT | Actualisé 12/08/2013 05:12 EDT

Les ristournes de Cima+ au parti du maire payées par des tasses de café

MONTRÉAL - La firme de génie-conseil Cima+ a réussi à payer ses ristournes sur ses contrats au parti PRO des Lavallois grâce aux cafés que buvaient ses employés dans ses bureaux, a déclaré mercredi un ancien vice-président de la firme, Lucien Dupuis.

M. Dupuis a raconté à la Commission Charbonneau qu'avec les quatre ou cinq machines à café placées dans les bureaux de Cima+, la firme parvenait à récolter 100 $ par jour, soit environ 25 000 $ en argent comptant par année.

Cima+ versait une redevance équivalant à 2 pour cent de la valeur de ses mandats obtenus de la Ville de Laval. Pour des honoraires professionnels d'environ 1 million $, la firme remettait donc une ristourne de 20 000 $ au parti du maire Gilles Vaillancourt, parfois 15 000 $, a-t-il indiqué.

Les cafés auraient donc pu suffire à eux seuls, mais Cima+ puisait également à même l'argent comptant déposé par les entrepreneurs des petites municipalités qui venaient chercher des plans et devis en payant 100 $ à 200 $ comptant.

M. Dupuis a souligné avoir payé une redevance de 2 pour cent sur ses contrats dès 1996.

Il a assuré que personne ne lui a expressément demandé de verser cette redevance de 2 pour cent.

«Il n'y a jamais personne qui me l'a demandé. J'ai su qu'il fallait donner des redevances; c'était préférable. Et c'est ce qu'on a fait. Quand on est là depuis six ans, qu'on remplit toutes les conditions pour travailler dans une ville, qu'on est propriétaire d'une bâtisse, qu'on a aussi construit dans un parc industriel des bureaux et un entrepôt, et qu'on travaille un peu partout tout le tour, mais que là on ne travaille pas, on se demande pourquoi. Et on devine vite la raison pourquoi on ne travaille pas. Et, finalement, on écoute ce qui se passe, on écoute les rumeurs, et on se rend compte qu'il faut payer une redevance», a-t-il expliqué.

Comme d'autres témoins avant lui, il a expliqué que c'est au notaire Jean Gauthier qu'il allait porter sa contribution au parti PRO des Lavallois. «Pour moi, le notaire Gauthier était un proche du maire Vaillancourt», a-t-il dit.

Il n'a jamais parlé directement au maire Vaillancourt de cette ristourne que Cima+ devait verser pour obtenir des mandats à Laval. «J'étais certain qu'il devait être au courant, qu'il devait savoir si on avait fait nos devoirs», a-t-il affirmé.

Pas de redevance

La commission a ensuite entendu Claude Vallée, un ingénieur retraité de la firme de génie Vallée Lefebvre, qui constitue un cas particulier, parce qu'il s'est toujours refusé à verser une redevance au parti lorsqu'il travaillait à Laval dans la décennie 1990. Et sa firme décrochait tout de même des contrats.

«C'était une relation de chat et souris» avec le maire Vaillancourt, a-t-il relaté. «Je m'arrangeais toujours pour qu'il y ait une espèce de mystère dans ce qu'on faisait. Et comme il a une curiosité maladive, il venait lui-même au-devant. Ce jeu de cache-cache a duré jusqu'en 1996. Il ne savait pas trop à quoi s'en tenir, donc il nous donnait des mandats, mais jamais en contrepartie on avait à retourner l'ascenseur, à donner des quotes-parts ou quoi que ce soit de ce genre. Il n'aurait jamais osé, parce qu'il ne nous faisait pas confiance.»

M. Vallée, dont le partenaire ingénieur, Daniel Lefebvre, voulait se présenter à la mairie de Laval contre Gilles Vaillancourt, a reçu de ce dernier une étrange proposition juste avant l'élection de 1997.

Gilles Vaillancourt lui a dit: «Je suis prêt à vous donner 15 pour cent si tu l'arrêtes. Qu'il joue à l'ingénieur lui aussi, c'est là qu'est son avenir. Et si tu te dissocies de lui complètement, là je pourrais te donner 13 pour cent des honoraires d'ingénierie de la Ville _ ce qui représentait quand même 2 millions $, 2,5 millions $ par année», a rapporté M. Vallée.

Mais il a refusé de trahir son partenaire.

La réplique n'a pas tardé pour la firme de génie Vallée Lefebvre. «Les vivres ont été coupées» au niveau des contrats à Laval, a-t-il relaté.

Vaillancourt encore visé

Avant eux, un autre témoin, Bahjat Ashkar, ingénieur de la firme BAFA, avait directement impliqué l'ex-maire Vaillancourt dans le système de partage des contrats et ristournes.

«Le maire, quand il a inventé ce système, c'était pour rester à chacun son tour», a-t-il lancé.

M. Ashkar a également soutenu que dès 2000, c'est le maire Vaillancourt qui l'a dirigé vers le notaire Jean Gauthier quand il a été question d'argent à donner au parti PRO des Lavallois.

M. Ashkar a lui-même estimé «par intuition» à 8000 $ ou 10 000 $ la somme qu'il devait remettre au notaire, puisqu'il visait à obtenir des honoraires professionnels de 400 000 $ à 600 000 $ pour sa firme.

L'ingénieur a relaté une conversation avec l'ex-maire Vaillancourt, lorsque ce dernier lui a souligné que pour obtenir de plus gros contrats de la Ville, comme il le lui demandait, sa firme devait «faire son devoir». M. Ashkar a interprété ce commentaire du maire comme le fait que sa firme de génie-conseil ne donnait pas encore assez d'argent au parti PRO des Lavallois.

Le témoin a soutenu qu'il a participé à ce système, à l'époque, parce que c'était la façon de fonctionner pour obtenir des contrats. «Je trouvais ça normal. Dans le temps, chacun prenait sa part. Quand la loi est arrivée (pour obliger le recours à des appels d'offres publics) il y avait un travail de plus (à faire), que vous appelez la collusion», a-t-il résumé. Avant que la loi soit modifiée, en effet, les contrats se faisaient de gré à gré entre les municipalités et les firmes de génie.

Aujourd'hui, M. Ashkar pense autrement. «Cette commission m'a ouvert les yeux sur beaucoup de choses que je faisais aveuglément ou sans même penser», a-t-il laissé tomber.